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Au galop des hussards

06 Juin Publié par dans Littérature | Commentaires

La correspondance entre Paul Morand et Roger Nimier retrace l’amitié nouée par «l’Homme pressé» et le «Hussard bleu».  

À la fin, le talent gagne toujours. Nimier et les «hussards» n’ont pas eu les honneurs de l’université et des manuels officiels de littérature, leurs aînés Morand et Chardonne non plus, mais l’éclat souverain de leurs œuvres est intact. D’ailleurs qui édite-t-on aujourd’hui ? Le deuxième volume de la correspondance Morand-Chardonne (près de 1200 pages pour les années 1961-1963) vient de paraître deux ans après la sortie du premier tome tandis que celle de Morand et Nimier arrive elle aussi en librairie… Ce ne sont pas les lettres de Sarraute, Butor ou Duras que l’on s’arracherait.

Paul Morand v

Si les échanges de Morand et Chardonne étaient destinés à la postérité, ceux entre l’auteur de L’Homme pressé et son cadet de trente-sept ans sont plus légers, plus fraternels, plus sentimentaux, même si les deux hommes usaient de la pudeur comme d’une armure. Pas le genre de Chardonne confiant à Morand : «Je ne suis pas du tout sentimental. Nimier a sûrement du cœur. Mais le cœur, c’est fait de quoi ?». À la mort de ce dernier, Morand ressent «une blessure qui ne guérira plus jamais». Quelques semaines plus tard, il confesse à Chardonne : «Reçu un mot de Blondin, qui traîne chez Kléber, incapable de rentrer à Paris. Un autre de Laudenbach. Désespérés de la disparition de Nimier. J’ai senti là la force de l’amitié ; je ne faisais guère confiance à l’amitié ; la mort de Roger m’a fait voir que cela pouvait exister, très fortement, très activement, quelque chose sur quoi ni le succès, ni les femmes, ni les divers accidents de la vie n’avait de prise ; l’amitié parfaite, telle qu’on l’imagine au collège, quand la lâcheté, les compromissions, l’envie, la jalousie, l’influence des maîtresses ou des épouses, ne sont pas venues l’altérer.»

Tendres stocks

Correspondance (1950-1962), édition présentée, établie et annotée par Marc Dambre, GallimardDe 1950 à 1962, Morand et Nimier vont donc s’écrire. La gloire montante des lettres françaises s’efforce de sortir du purgatoire quelques-uns de ces grands écrivains plus ou moins égarés dans la collaboration. Il les remet au goût du jour dans des journaux, des revues, leur commande des préfaces, les édite. Parmi eux : Chardonne qui fut du fameux voyage à Weimar en 1941 et Morand ambassadeur de Vichy à Bucarest. D’abord furtive, cantonnée à des motifs éditoriaux et littéraires, la correspondance s’emballe au fil des ans, devient plus intime.

De Vevey en Suisse à Paris, en passant par Tanger ou l’Espagne, Morand, fidèle à sa réputation, voyage, caracole. Il sait où il faut dormir, manger et boire à peu près partout. On a envie de noter les adresses, mais elles n’existent plus. En Espagne, il conseille le vin des auberges «jamais frelaté ni tripatouillé», récuse le snobisme («Tous les Onassis peuvent trouver du Lafitte 77. Mais un vin ordinaire intact, d’un équilibre inouï entre ses diverses qualités, d’une honnêteté d’hidalgo, est introuvable en Europe, actuellement.»), regrette le temps où «l’eau de la baie de Cadix était la plus belle d’Europe». Evidemment, la littérature se taille une jolie part dans ces lettres, mais les voitures et le rugby ont leur mot à dire. Les deux hommes plaisantent sur leur mauvaise réputation respective, les insolences fusent, des anecdotes valent le détour comme ce récit d’un dîner chez un raseur offrant à ses convives un dé à coudre de vin et une mince tranche de viande. Kléber Haedens frôle la syncope. Les agapes chez lui avaient une autre allure. «Nous sommes sortis de table à neuf heures du soir. Il y avait vingt-quatre bouteilles de champagne vides. Ce résultat peut être considéré comme satisfaisant», raconte Nimier à propos d’un déjeuner chez les Haedens. Réponse de Morand : «faudra faire mieux la prochaine fois».

Sous le goût des farces perce une affection partagée qui se méfie des effusions. Morand laisse échapper un «À bientôt, fils.» ou un «Mon fils», cite Madame de Sévigné : «Vous êtes de manque dans mon cœur.» La dernière lettre de Nimier, écrite le 27 septembre 1962, la veille de son accident de voiture fatal sur l’autoroute de l’Ouest, dit beaucoup du style et de l’homme : «Cher Paul, Moi je suis triste de vous voir si peu. Nous pourrions peut-être nous téléphoner un jour à quatre heures du matin, prendre nos voitures et tremper un croissant à Lyon. À vous. Roger.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Correspondance (1950-1962), édition présentée, établie et annotée par Marc Dambre, Gallimard, 447 p.

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