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Philippe Vilain, portrait d’un joueur

30 Mai Publié par dans Littérature | Commentaires

L’auteur de L’Été à Dresde et de Pas son genre signe avec Une idée de l’enfer le portrait d’un homme emporté par la passion du jeu.

Philippe Vilain © R. Frankenberg

Que Philippe Vilain, romancier des passions amoureuses et des névroses (jalousie, timidité…), se penche dans son dernier roman sur la fièvre du jeu n’est finalement pas surprenant. D’autant que ce portrait d’un joueur croise ici celui d’un couple – motif incontournable de son œuvre. Comme dans La Femme infidèle, il est question d’un amour clandestin et adultérin, mais que le narrateur entretient avec un partenaire un peu spécial : les paris sportifs. Loin de la dimension romanesque et mythologique qu’ont pu porter les courses, le poker ou la roulette avant d’être «dématérialisés», l’écrivain a choisi un support aussi trivial que contemporain. Il faut ainsi voir notre joueur se cacher dans sa salle de bains afin de miser sur Internet depuis son iPhone pour échapper à l’attention de sa femme.

«Pour le dire de façon vulgaire, je ne bandais pour rien d’autre que me mettre en jeu, miser de l’argent, risquer de le perdre, et, si je baisais quelqu’un, ce n’était jamais que les bookmakers, en me montrant plus perspicace qu’eux. J’étais un joueur avant toute autre chose, avant d’être un homme peut-être, je veux dire, ou un amoureux, un amant, un informaticien et le tout le reste – rôles si bénins ! De l’autre côté de la vie où j’aimais et travaillais, il y avait, donc, la vie où je jouais ; longtemps, je m’étais arrangé pour mener de front cette double vie, jonglant avec insouciance de l’une à l’autre, de l’autre au détriment de l’une, même si, à la fin, toujours le jeu triomphait», confesse Paul qui vit confortablement avec Sara dans un bel appartement en location près de la Bastille, place-forte de ces «bohèmes» qui n’ont pas renié les vieilles aspirations «bourgeoises» : acheter un appartement et avoir un enfant. Mais il préfère «la mobilité des rêves à l’immobilier», passer de sa femme au jeu et du jeu à sa femme pour tromper l’ennui, «ce sentiment d’inexistence, de n’être rien, en dehors du jeu, qu’un informaticien besogneux et un mari consciencieux».

Cercles de l’enfer

Une idée de l’enfer, Grasset,Vilain dissèque les affres de cet homme sans qualités, inadapté au réel et tiraillé par des injonctions contradictoires jusque dans son obsession. Aux subtiles stratégies de certains paris (exposées par l’écrivain avec une précision de… joueur) succèdent des emballements impulsifs. Le dégoût de soi croise l’exaltation, le doute cède la place à une foi inébranlable. Paul Ferrand semble être entré dans le monde du jeu comme on entre en religion et Une idée de l’enfer nous fait visiter l’un des temples des adeptes, une brasserie agréée «Française des Jeux» où se presse «l’Internationale des Joueurs» : «entre les turfistes et les parieurs de Cote et Match, les “On ne sait jamais !” de l’EuroMillions, les casquettes gouailleuses du PMU et les adjudants du Rapido, les Bingophiles avertis et les moustaches gratteuses du Mastercash, les ingénieurs en martingale bancale et les barbiches Morpionnes, les Cashmagers et Jackpotters éperdus, ces déserteurs de ménage, solitaires, gueules cassées, destins brûlés sur les chantiers et les champs de courses, tombés des échafaudages et des grilles de Loto».

L’auteur de L’Été à Dresde dit la poésie, la fragilité, la folie de ces êtres et de son personnage happé par le jeu non «pas tant pour gagner de l’argent que pour risquer de le perdre». «Si faire du sport fatigue, parier en direct épuise», constate Paul. Sa plongée en enfer possède la densité brûlante d’un pari métaphysique.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Une idée de l’enfer, Grasset, 158 p.

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