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Mathieu Lindon ou la fin d’une époque

23 Mai Publié par dans Littérature, Médias | Commentaires

Dans un récit drôle et teinté de nostalgie, Jours de Libération, l’écrivain raconte son métier de journaliste au sein du quotidien où il travaille depuis plus de trente ans.

Mathieu Lindon © © H. Bamberger

Début 2014, Libération traversait une grave crise et un long mouvement de grève provoqués par le projet de la direction et des actionnaires visant à enrayer la chute des ventes en faisant du journal «un réseau social, créateur de contenus monétisables sur une large palette de supports multimédias (print, vidéo, TV, digital, forums, évènements, radio, etc.)». Au nom d’«un déménagement devenu inéluctable» (l’immeuble loué par le journal appartient à Bruno Ledoux, actionnaire à 26 % de Libération), le siège historique du journal de 4500 m2, rue Béranger, était appelé à devenir «un espace culturel et de conférence comportant un plateau télé, un studio radio, une newsroom digital, un restaurant, un bar, un incubateur de start-up».

Nostalgie de l’ancien régime

Les visionnaires imaginaient un «Flore du XXIe siècle, carrefour de toutes les tendances politiques, économiques, ou culturelles» s’appuyant sur «la puissance de la marque Libération». Ce projet aussi farfelu que mirobolant était présenté comme «la seule solution viable» par Bruno Ledoux dont il faut encore citer la prose pour saisir l’esprit des modernisateurs et autres adeptes de la table rase qui pullulent : «Le papier restera au cœur du système mais ne sera plus le système lui-même. Nous allons créer un espace culturel ouvert à tous, de 8 heures à 22 heures : c’est une idée novatrice, à l’heure où tous les médias cherchent des relais de croissance, chacun avec son propre ADN. Ce lieu apportera des ressources complémentaires qui aideront au développement du journal». En bref, il s’agissait de détruire un journal pour permettre son développement dans la logique folle du parti des causes se retournant contre celui des conséquences… La révolution annoncée n’accoucha finalement que d’une nouvelle étape du déclin de ce journal qui fut longtemps l’un des plus talentueux de la presse française. Il y eut donc des départs massifs de salariés, le retour d’un ancien (Laurent Joffrin) à la tête de la rédaction et Libération existe encore un peu, telle une lettre confidentielle achetée par quelques milliers de bobos parisiens.

Mathieu Lindon, auteur d’une quinzaine de romans et journaliste (essentiellement littéraire) depuis plus de trente ans à Libération, se fait le chroniqueur égotiste des mois qui suivirent cette crise. Son livre devait s’appeler Les Derniers jours de Libération, mais il précise sa position de tir : il s’agirait plutôt des derniers jours de son Libération sans présumer de sa propre place dans le nouveau quotidien. Amenuisement des effectifs, dégradation de l’ambiance : les recettes et le climat sont les mêmes que pour n’importe quelle restructuration. «Dans ma jeunesse, j’ai vu mourir, non sans une certaine désinvolture, ce qu’on appelait la sidérurgie. La presse écrite à son tour doit faire sa révolution. Quelle que soit ma curiosité pour l’insurrection à venir, j’ai aussi une nostalgie de l’ancien régime», écrit Lindon. Partir ou rester ? S’il reconnaît éprouver un certain accablement face aux mutations en cours, il refuse de désespérer jusqu’au bout : «j’ai assisté à tant de nouvelles formules où il s’agissait de remettre l’équipe au pas et qui n’ont jamais su éteindre complètement l’étincelle du journal que j’ai toujours l’espoir que, une fois encore, ce projet échoue».

Une époque qui s’en va

Jours de Libération, P.O.LHomme de l’écrit et du monde d’avant, Mathieu Lindon se raccroche donc à son journal en regardant ses collègues, parfois ses amis, quitter le radeau. Les fêtes des partants s’enchaînent, «sûrement drôles et émouvantes, peut-être combatives, mais ce sera désolant, le lendemain, lorsqu’ils seront partis pour de bon.» De fait, Jours de Libération balance entre joie et désenchantement. Lesté de «mille souvenirs de mille reportages», l’auteur nous fait partager moments de bonheur, fous rires, goût artisanal pour cet étrange métier… «Tout ça, je sais que ça ne se reproduira pas mais ça s’est produit», écrit-il en songeant à cette vie passée consignée dans du papier jauni. La comédie humaine de Lindon se fait parfois acide, épinglant ici un confrère journaliste-écrivain réclamant lourdement un article sur son dernier livre, déplorant ailleurs chez certains de ses collègues de Libé une tendance à  minorer l’antisémitisme… Imposteurs, cyniques, faussaires sont à peu près les mêmes depuis au moins Balzac. Toutefois, quelque chose d’inédit se met en place, un grand nivellement, l’éradication de façons d’écrire et de penser à travers une stratégie dont Mathieu Lindon souligne le côté absurde : «faire de moins bons articles et sur le papier et sur le web, il n’est pas sûr que ça suffise à faire redécoller les ventes du journal et les visites sur le site».

Libération, ce fut – sans remonter aux signatures mythiques du titre (dont les défunts Guy Hocquenghem, Alain Pacadis ou Serge Daney) – les plumes d’Homéric et de Jacques Durand rendant passionnant les courses hippiques ou la tauromachie aux béotiens. Ce fut encore les articles d’Eric Dupin, de Denis Robert, de Florence Aubenas, de Jean Hatzfeld, d’Antoine de Baecque, de Sorj Chalandon, de Philippe Garnier… Grands talents remplacés par des chroniqueurs médiatiques comme Christine Angot, Stéphane Guillon ou Marcela Iacub. Des pages sensibles évoquent Philippe Lançon, lui aussi critique littéraire à Libération et chroniqueur à Charlie Hebdo, grièvement blessé le 7 janvier. Jamais funèbre ni crépusculaire, le beau récit de Mathieu Lindon fait juste entendre une petite musique mélancolique, celles des adieux à ce qui a été et ne sera plus : «C’est mon époque qui s’en va.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Jours de Libération, P.O.L., 285 p.

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