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Philippe Val : contre l’inculture, contre la barbarie

15 Mai Publié par dans Littérature | Commentaires

L’ancien directeur de Charlie Hebdo et de France Inter dénonce avec Malaise dans l’inculture un sociologisme dévoyé.

Philippe Val ne pouvait rêver mieux que les élucubrations au vernis «scientifique» d’Emmanuel Todd à l’occasion de la sortie de son livre Qui est Charlie ? pour étayer la thèse défendue avec Malaise dans l’inculture. Car c’est au nom de la «sociologie» (sic) que Todd, démographe et historien, décrète que les millions de Français dans les rues le 11 janvier ont participé à une manifestation xénophobe qui consistait à «cracher sur la religion des faibles». Exprimant sa honte d’être Français ressentie en ce jour d’hommage aux victimes des attentats, Todd assène : «La France aux commandes (celle de «Je suis Charlie»), c’est celle qui a été antidreyfusarde, catholique, vichyste». Une «imposture» donc. L’Inquisition et le nazisme sont également appelés à la rescousse pour définir le mouvement du 11 janvier qualifié de «flash totalitaire».Charlie Hebdo ? Un «journal spécialisé dans la stigmatisation de l’islam» (bobard totalement réfuté par les chiffres dont Todd est pourtant si gourmand). La laïcité ? Une «nouvelle religion démente qui constitue une vraie menace». Les frères Kouachi ? Les produits d’une «mécanique sociale». On en passe. Bref, avec la pensée magique de cet intellectuel, les victimes deviennent les bourreaux et inversement.

Tout est pardonné

«L’explication sociologique de l’islamisme qui préfère accuser la démocratie plutôt que d’avouer une peur, et qui sert de prêt-à-discourir à nombre d’intellectuels et de journalistes, sévit encore. En 2006, lorsque nous avons proposé à tous les journaux de publier ensemble les caricatures, les directeurs étaient plutôt d’accord. C’est la réaction franchement hostile de leurs rédactions qui les en a empêchés. Et pourtant, si nous l’avions fait, le problème en France aurait été réglé. L’opinion, le personnel politique, aurait sans doute agi autrement par la suite, et les musulmans démocrates auraient acquis une autorité et une reconnaissance au sein de leur communauté. Le terrain aurait été moins favorable aux terroristes. Ils n’auraient pas pu s’attaquer à toute la presse française, et peut-être que les attentats du 7 janvier n’auraient pas eu lieu. Une chose est sûre : si nous avions été moins seuls, nous qui n’étions ni racistes ni xénophobes, qui nous contentions de dénoncer l’extrémisme que produit aujourd’hui l’islam, nous étions rejetés autant par une gauche idiote que par le Front national, lequel avait bien compris à quel point nous étions ses adversaires, les choses seraient différentes aujourd’hui. Le 11 septembre 2001 était un crime contre l’idée même d’État de droit et l’attentat contre l’Hyper Cacher un témoignage de solidarité avec le nazisme. Cela en dit long sur l’évolution de l’islam radical, qui a parfaitement compris que l’enjeu culturel est au cœur de sa guerre», écrit pour sa part Philippe Val dans son dernier essai.

Quel est ce «sociologisme» qu’il prend pour cible ? Un prêt-à-penser aux yeux duquel le déterminisme social et économique sert à tout justifier. Cet outil forgé par «la gauche antiréformiste de la seconde partie de XXe siècle», qui  trouve son origine intellectuelle chez Rousseau et le mythe du bon sauvage, nie la responsabilité et la liberté individuelles. De fait, les «opprimés», les «damnés de la terre», mais aussi les délinquants et les simples voyous sont considérés comme des «victimes» auxquelles tout est pardonné. De Sartre à Bourdieu en passant par Foucault, Philippe Val retrace l’ADN contemporain de ce discours sociologique compassionnel qui imprègne une large part des faiseurs d’opinion : éducateurs, journalistes, intellectuels, enseignants, cinéastes, sportifs, personnalités politiques, comédiens… Et quand le réel devient trop encombrant, trop gênant ? On le refoule avec les «ça n’a rien à voir…» ou le «padamalgam». À propos du nouvel antisémitisme, Val note avec une ironie noire : «Il faut parler de ces affaires avec prudence. Si on pouvait même ne pas en parler, ce serait mieux (…) pour ne pas stigmatiser une communauté.» Lui ne s’encombre pas d’euphémismes pour nommer la réalité : «Un certain islam fait peur, à juste raison, y compris à de nombreux musulmans.»

«Pourquoi s’entête-t-on à prétendre que les crimes actuels commis au nom de l’islam n’ont rien à voir avec l’islam ?», écrit-il encore en soulignant que «l’islam littéraliste porte en lui des germes d’une guerre délirante contre l’Occident». «Combien de bons citoyens, qu’il serait scandaleux de traiter de racistes, sont mal à l’aise, choqués par le spectacle de femmes de plus en plus nombreuses qui dissimulent leur visage en signe d’impureté de principe et de soumission à l’homme ?» : il est craindre que ces évidences soient encore perçues comme scandaleuses par les bien-pensants.

Culture d’abord

Certes, Philippe Val n’échappe pas à des raccourcis ou à des erreurs, notamment quand il affirme que Florian Philippot a «été formé par Chevènement» (appartenance passée au MRC faussement revendiquée par le frontiste). Prendre le vieux Marx dans les filets du sociologisme entre Rousseau et Bourdieu est un peu rapide alors qu’il pourfendit sans cesse le lumpenproletariat, qualifier Edwy Plenel de «souverainiste» relève du contresens ou plutôt de la volonté de diaboliser ces «vautours souverainistes de droite et de gauche» (quitte à leur attribuer des partisans imaginaires), faire du pape François une «hybridation du christianisme et du gauchisme» témoigne simplement du rejet chez Val de la moindre critique envers l’argent.

«La haine de l’argent raconte toujours la haine de la liberté», affirme-t-il ainsi avant d’asséner : «L’argent en soi est une bonne chose». Non, il n’est ni bon ni mauvais en lui-même, il dépend de ce que l’on en fait et comment on l’obtient… Contrairement à ce que Philippe Val écrit, les rappeurs – du moins les plus en vue : du bien nommé 50 Cent à notre Booba national – ne considèrent pas que l’argent «pourrit tout» ni qu’il est «la peste». Par ailleurs, l’ancien directeur deCharlie Hebdo fait mine de confondre égalité et égalitarisme, caricature les partisans de la décroissance en Khmers verts ou en disciples de Duflot tandis que la simple relecture d’articles du regretté Bernard Maris lui aurait épargné de tels travers.

Pour autant, Malaise dans l’inculture, comme son titre l’indique, ne perd pas de vue l’enjeu principal. Il y a aujourd’hui dans notre société une haine de la culture, voire un banal mépris ou une indifférence (pourquoi lire Patrick Modiano quand on est ministre de la Culture ?) qui sont les prémices d’un «abrutissement totalitaire» qui emportera aussi la politique et la simple raison.  Dans ce processus d’acculturation, il n’oublie pas «l’engouement hypocrite que suscite “la diversité”», les tribunaux médiatiques de Canal Plus où le ricanement est «devenu la référence en matière d’analyse politique», l’inculture festive de l’info-divertissement, le rouleau compresseur des chaînes d’info en continu… Qu’opposer au nihilisme triomphant, à la confusion totale des valeurs, à la perte du sens des mots, à «l’effondrement culturel de notre société» ? Une «culture générale commune d’un niveau assez élevé». Ce sera cela ou bien l’ignorance et la barbarie.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Malaise dans l’inculture, Grasset, 300 p.

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