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Jean Raspail, ici et maintenant

10 Mai Publié par dans Littérature | Commentaires

Un volume de la collection «Bouquins» rassemble six romans de l’écrivain avec une préface de Sylvain Tesson. À relire ou découvrir.

«Prophétique» pour les uns, «raciste» pour les autres : Le Camp des Saints, sorti en 1973, n’a cessé de susciter les passions, comme en témoignait la réédition de 2011. Cette sorte de fable apocalyptique imaginait l’arrivée par cargos sur les côtes du sud de la France d’un million de migrants miséreux venus d’Inde. Après les atermoiements des élites politiques, intellectuelles et morales du pays suivent des massacres, une guerre civile et la submersion finale de la France par les «envahisseurs». À certains admirateurs ou contempteurs de Jean Raspail qui voudraient en faire l’auteur de ce seul livre, le volume de  la collection «Bouquins» intitulé Là-bas, au loin, si loin… rappelle qu’il est le créateur d’un univers bien plus faste. Voici donc réunis Le Jeu du roiMoi, Antoine de Tounens, roi de PatagonieQui se souvient des hommes…SeptentrionSept cavaliers… et La Miséricorde, roman inédit et inachevé.

Dès la fin des années quarante, le jeune Raspail, né en 1925, se transforme en voyageur et en explorateur. Il arpente le Québec, La Nouvelle-Orléans, part sur les traces des Incas et surtout rallie la Terre de Feu à l’Alaska. De ces périples, il ramènera l’image fondatrice de son imaginaire et de nombre de livres à venir : la vision d’une poignée d’Alakalufs, indigènes nomades de la zone australe du Chili se déplaçant en canots, derniers représentants d’un peuple vieux de milliers d’années. «En 1951, lors d’un voyage en Terre de Feu, franchissant le détroit de Magellan, j’ai rencontré, l’espace d’une heure, sous la neige, dans le vent, l’un des derniers canots des Alakalufs. Je ne l’oublierai jamais. Ils étaient six dans cette barque. Trois hommes, deux femmes et un enfant d’une huitaine d’années», écrit Raspail dans Le Jeu du roi en 1976. Chez ces Indiens errants, il admire l’acharnement à perpétuer un mode de vie condamné depuis longtemps par l’Histoire et la modernité. Au prix du plus extrême dénuement, de la solitude, des maladies, ils sont libres.

Mélancolie et émerveillement

On retrouve les Alakalufs dans d’autres titres dont Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie (Grand prix du roman de l’Académie française en 1981), Adios, Tierra del Fuego ou Qui se souvient des hommes… (prix du Livre Inter 1987) qui leur est consacré. Ethnologue d’un genre spécial, conteur ludique et virtuose, Jean Raspail tira plusieurs livres de ses longs séjours dans les Antilles ou encore un Journal Peau-Rouge en 1975 d’après ses excursions dans les réserves indiennes d’Amérique du Nord. Sa mythologie se nourrit du culte du «dernier carré», des derniers hommes, des derniers témoins qui – entre naïveté, folie et fidélité – s’accrochent à leurs rêves. Ainsi, quand il retrace et romance l’extraordinaire destinée d’Antoine Tounens (1825-1878), avoué de Périgueux, qui débarqua au Chili pour se proclamer en 1860 roi d’Araucanie et de Patagonie sous le nom d’Orélie-Antoine 1er… Évidemment, tout cela finira mal, malgré plusieurs expéditions pour rétablir son royaume, mais Raspail célèbre ici la fuite, l’émerveillement, la capacité à donner vie – même furtivement – aux utopies les plus fragiles. Tels les Alakalufs prenant soin d’entretenir et de protéger sur des canots de fortune leur bien le plus précieux – le feu –, les rois et les personnages que met en scène Jean Raspail sont des résistants, des inconscients, des survivants de mondes engloutis. La mélancolie n’est pas absente de ces évocations romantiques, mais il faut lire Le Jeu du roiSeptentrionSept cavaliers… pour goûter aussi la joie, le goût d’un ailleurs où tout redeviendrait possible, la soif de différences cultivées en survivances aristocratiques.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Là-bas, au loin, si loin…, Robert Laffont, 1184 p.

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