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La France de Bernard Maris

01 Mai Publié par dans Littérature | Commentaires

Un livre posthume de l’écrivain et journaliste, Et si on aimait la France, célèbre le vieux pays avec des accents fraternels et empreints d’espérance.

Bernard Maris

Ce n’est pas une interrogation que pose le titre du livre de ce «petit Occitan par son père et Alsacien d’origine par sa mère», mais une invitation. Voici donc un texte pour réfuter l’autodénigrement et le déclinisme, «pour dire : non, Français, vous n’êtes pas coupables, vous ne devez rien ; le chômage, la catastrophe urbaine, le déclin de la langue, ce n’est pas vous, contrairement à ce qu’on veut vous faire croire. Vous n’êtes pas coupables.» La France de Maris, c’est celle des premiers résistants de 40, souvent des «cathos royalistes» ou des communistes en rupture de ban, celle des écrivains, des poètes, des 800 millions de tombes, des 30 000 monuments aux morts, du sacre de Reims et de la fête de la Fédération, de De Gaulle, de l’amour courtois, de la galanterie, des instituteurs, des curés, de la langue qui permet «de vitupérer l’époque au comptoir, entre Français bavards et râleurs.»

Maris se souvient aussi de ses années d’écolier à Muret quand les salles de classe étaient ornées des cartes de l’hexagone de Paul Vidal de La Blache et quand les origines des élèves – encore moins leur religion – n’étaient pas brandies afin de promouvoir la «diversité». Du vieux pays, l’auteur de L’Homme dans la guerre prend tout, aime tout : les villages, les fleuves, les montagnes, les ciels et les cathédrales, les villes et leurs cafés des jeunesses perdues, les champs et les jardins, les odeurs de foin ou de blé coupé et «la douceur de la campagne française» avant que les paysans ne laissent place «à une agro-industrie délétère et destructrice». Celui qui fut un économiste peu orthodoxe préfère se tourner vers les historiens (dont Pierre Chaunu et Philippe Ariès), les démographes et les géographes comme Christophe Guilluy dont les travaux sur la France périrubaine ou périphérique nourrissent les pages les plus inquiètes de Et si on aimait la France : «la patrie et la République se délitent-elles dans les esprits, ceux des nantis parce qu’ils sont européens, fédéralistes et mondialistes, et ceux des marginalisés, parce qu’ils sentent que le socle social s’effrite (le service public, la protection sociale), tandis que la nation elle-même se dilue dans l’Europe, le monde ou les régions, voire les “territoires” ?».

Retrouver ce sourire

Et si l’on aimait la France, GrassetEn disciple de Keynes, en lecteur critique de Marx, Maris ne peut que déplorer que la question ethnique prenne le pas sur la question sociale, les communautés sur les classes : «sous le feu croisé des médias, des sociologues, des intellectuels et des immigrés eux-mêmes, on a tenté de substituer une doctrine communautariste à la bonne vieille doctrine sociale et qui était au cœur de la pensée républicaine et de la pensée des Eglises chrétiennes». Chômage de masse, mondialisation, multiculturalisme: un cocktail explosif sur fond de déstructuration et d’exacerbation identitaire.

Maniant brillamment concepts et références, cet essai vibrant ne sacrifie cependant jamais les bonheurs du sensible et du vivant aux idées générales. Il faut ainsi découvrir les beaux portraits que Bernard Maris dresse de son instituteur M. Vergniaud, de son père, de son grand-père maréchal-ferrant ou de «Mustapha, algérien, correcteur de son métier, immigré, Mustapha dont la syntaxe est tellement parfaite qu’il en remontrerait au Bon Usage». On peut reconnaître Mustapha Ourrad qui quitta sa Kabylie natale pour la France en 1974 à l’âge de vingt ans. Travaillant à Charlie Hebdo, il obtint la nationalité française en décembre 2014 peu de temps avant d’être lui aussi l’une des victimes de ce funeste 7 janvier 2015… Impossible, bien sûr, de lire cette œuvre posthume sans songer à la barbarie criminelle qui emporta son auteur. On pourrait voir dans ces événements tragiques le démenti du refus de désespérer jusqu’au bout de Bernard Maris qui ne partageait pas le pessimisme de son cher Michel Houellebecq sur le peu d’avenir des temps où nous sommes. Ce serait céder au poison du renoncement. Il a écrit cette déclaration d’amour «pour des gens pleins de gaieté qui parlaient de la France avec tristesse, et d’autres pleins de tristesse qui en parlaient encore joyeusement». À nous Français parfois au cœur lourd, il nous souffle une leçon d’espérance : «Retrouvez ce sourire qui fit l’envie des voyageurs pendant des siècles, au “pays où Dieu est heureux”.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Et si l’on aimait la France, Grasset, 144 p.

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