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Tigran Hamasyan et le Chœur de chambre mixte d’Erévan: l’Arménie éternelle à Toulouse.

24 Avr Publié par dans Musique | Commentaires

Tigran Hamasyan n’est pas un inconnu pour l’amateur de musique toulousain, il s’est déjà arrêté dans la ville rose, et l’on se souvient avec émotion de These Houses, extrait de son disque World Passion, avec un bassiste un percussionniste et un flûtiste (arménien, Norayr Kartashyan), dans le cadre de Rio Loco, en 2011; et  de son « Shadow Theater », son Théâtre d’Ombres, à Odyssud Blagnac pour le Festival Jazz sur son 31 en 2013, avec la chanteuse Areni Agbabian qui doublait magnifiquement de sa voix aérienne les lignes de main droite du pianiste.

Etonnant personnage que ce musicien au phénoménal appétit musical: fan du groupe de hard rock Black Sabbath et de son célèbre Paranoid, mais aussi de Radiohead, il a joué Queen Elizabeth Hall, à Londres, il a dévoré chants traditionnels de l’Arménie, de la Scandinavie et de l’Inde, et a étudié la musique classique à un haut niveau ; il est reconnu comme leur pair par Chick Corea, Brad Mehldau et Herbie Hancock (ce dernier ayant déclaré: « Tigran, vous êtes mon enseignant maintenant! »).

hamasyan-tigran-piano

Hamasyan est né à Gyumri, près de la frontière de l’Arménie avec la Turquie. Aucun de ses parents n’était musicien (son père bijoutier, sa mère créatrice de vêtements), et il a grandi en écoutant la collection Hard Rock de son père – Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath et Queen. Dès trois ans, il a été à la cueillette des mélodies pop sur le piano familial; à partir de six ans, il a assisté au cours d’une école de musique spécialisée (« Nous pouvons être reconnaissants à l’Union Soviétique ancienne parce que nous avions les systèmes éducatifs classiques en place » dit-il ; « et tout le monde avait un piano à la maison, qu’ils soient musiciens ou non »). 

Au hasard de ses improvisations, on reconnaît l’influence des gymnopédies d’Erik Satie ou des danses roumaines de Béla Bartók.

À l’âge de neuf ans, il commence à se plonger dans le jazz, et en même temps à chanter avec un big band local quelques standards dont une chanson des Beatles, « Oh Darling » (écrite par Paul Mc Cartney, mais créditée Lennon/ Mc Cartney, comme toutes les chansons du groupe).

A 16 ans, il part étudier en Californie (« il y a probablement plus d’Arméniens là-bas qu’en Arménie » dit-il en riant), où il vit depuis. Il fait rapidement le tour de la scène jazz de Los Angeles, et enregistre son premier album à seulement 18 ans. Son cinquième et dernier, Shadow Theater, Théâtre d’Ombres, dispose d’une gamme variée, sans paroles, mélange le piano et la voix de Hamasyan, avec des touches de style baroque, jazz-rock et électronique. Une chanson folklorique arménienne est transformé en dubstep (genre de musique électronique saccadée originaire du sud de Londres), un autre (Pagan Lullaby) rappelle Sigur Rós (groupe de musique islandais au style éthéré nourri de musique classique et minimaliste mais aussi de rock progressif).  ll n’est même pas sûr lui-même de faire de la musique de jazz, ainsi qu’on l’a étiqueté : « je suppose que c’est du jazz dans le sens où j’improvise, dit-il, mais la langue que j’essaie d’utiliser, ce n’est pas bebop, c’est la musique folklorique arménienne. » Les éléments de la culture arménienne forment une partie intégrante de sa musique et, dans chaque note le spectateur ressent son éternel amour envers sa patrie.

T H ToulouseCe n’est pas étonnant que ce soir, entouré du Chœur de chambre mixte d’Erévan, longues robes orange avec la croix arménienne sur le torse et capuches beiges pour les femmes, il porte lui-même une robe blanche avec la même croix stylisée*. Et qu’il démarre à Toulouse, après la générale à Erévan, une tournée mondiale, de 100 concerts dans 100 églises, à l’occasion du Centenaire du génocide des Arméniens**: les concerts auront lieu dans la République d’Arménie et d’Artsakh historique, en Turquie, en Amérique du Nord et en Amérique du Sud, en Russie, en Europe et dans tous les pays qui ont accueilli des Arméniens pendant et après les événements tragiques de 1915.

Souvent recroquevillé en fœtus, la tête sur son clavier, il n’hésite pas à utiliser la table d’harmonie de son piano comme un cymbalum, et à chanter avec les choristes ou en solo. Ses arrangements sont parfois très contemporains et plus que Brad Mehldau, il me fait penser à Dollar Brand ou à Ray Lema. Le  Chœur est tout à son écoute, parfois une des choristes dirige ses collègues et une de ses soprani prend quelques soli en s’approchant du jeune maître. Mais la base de ce concert reste la musique sacrée arménienne, le premier peuple chrétien d’Orient. Le nouvel album sera l’interprétation fraîche et unique de Tigran de cette musique des Vème au XIXème siècles : il comprend des compositions de Mesrop Mashtots, Grigor Naregatsi, Nerses Shnorhali, Mkhitar Ayrivanetsi, Khachatur Taronetsi, Makar Yekmalyan et Komitas, tous adaptés pour piano et voix par le musicien lui-même.

Hamasyan a passé une grande partie de la dernière année de retour en Arménie, et il en revenu d’autant plus fasciné par sa musique traditionnelle. « La musique populaire est comme la première forme d’expression. De nos jours, si vous êtes un musicien, vous êtes censé être spécialiste de quelque chose, dit-il. Mais, de retour dans mon pays, j’ai découvert que tout le monde y était musicien. Chaque action, chaque cérémonie, a été accompagné par la musique. Vous regardez les femmes occupées au barattage du beurre : il y a une chanson folklorique qui accompagne chaque mouvement dans ce processus. Vous allez dans des parties de l’Arménie rurale et vous voyez des gens qui chantent et harmonisent, spontanément. C’est incroyable, comme regarder la naissance de la musique elle-même ».

Il aurait pu citer a contrario Aimé Césaire : « un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir » ; l’Arménie s’est tu pendant un siècle, mais tout sa mémoire intacte ressurgit aujourd’hui de ses cendres comme le phénix.

L’auditorium Saint-Pierre des cuisines a retrouvé ainsi, l’espace d’un concert, sa vocation spirituelle d’origine et a permis à cette bouleversante prière de s’élever vers les cieux pour rendre hommage aux victimes du 1er génocide du 20e siècle.

Monsieur Jean-Claude Dardelet, Maire adjoint de Toulouse chargé des relations internationales, n’a pas manqué de le rappeler dans un discours appuyé rendant hommage aux victimes mettant l’accent sur la liberté de conscience et la lutte pour la révélation de la vérité avant de souligner la richesse des liens qui unissent la France et Toulouse à l’Arménie et au Haut-Karabagh qui connait une paix extrêmement fragile. Avant de décerner la médaille de la Ville de Toulouse à Tigran Hamasyan, à l’issue de ce oncert co-produit par giant-setps et l’Amicale des Arméniens de Toulouse Midi-Pyrénées avec le soutien de la Ville de Toulouse et portant le label « Mission 2015 Toulouse ».

Une soirée phare, extrêmement réussie, pour inaugurer le programme des manifestations organisées par l’Amicale des Arméniens de Toulouse Midi-Pyrénées***, dans le cadre du ce Centenaire.

Le refus des négationnismes, quels qu’ils soient, est le premier rempart contre les génocides futurs. Sans manichéisme, source de haine, à la base des extrémismes. J’aime autant mes amis arméniens que mes amis turcs ; j’aime autant le poète turc Nazim Hikmet (Vivre comme un arbre, seul et libre, Vivre en frères comme les arbres d’une forêt, Ce rêve est le nôtre!) que le résistant arménien Missak Manoukian (celui de la 1° Brigade FTP MOI, fusillé au Mont Valérien, celui de l’Affiche rouge, le poème de Louis Aragon et la chanson de Léo Ferré).

Comme l’a écrit le poète Vahan Tekeyan (1878-1945) :

Au milieu d’un parc princier et très ancien, Elancé près du miroir immaculé d’un bassin, Comme la statue d’un petit archer souriant, plein d’espérance, Je vois au loin l’espoir de mon enfance… 

A part moi, très peu de gens, à peine ma vieille maman, Connaissent le chemin qui mène à ce jardin abandonné, Où nous allons encore, quelquefois, chacun son jour, Ramasser les vieilles fleurs séchées…

Mais plus que les parterres de roses méprisées, Ce qui m’attire là-bas et que personne ne sait, C’est la petite statue de mon espoir, debout près de l’eau claire, Et sous la voûte du ciel pur.

Avec mon enfance, je me rappelle, c’était un joli bambin, J’aimais le tapement vigoureux de ses pieds au moment du départ,  L’accentuant ainsi de tout son corps vers le ciel,  Comme s’il était lui-même la flèche de son arc…

Elle est encore là-bas dans ce jardin, la belle statue de mon espoir, Elancée près du miroir immaculé du bassin, Où je vais encore, quelquefois, admirer sa taille, entourée Des mauvaises herbes humides de mes souvenirs… 

Renversé, c’est l’ange tombé du zénith, C’est la flèche qui est revenue, n’ayant pas encore touché le ciel, Et l’avenir, dont il avait les clés, Reste à présent dans le passé, abandonné…

« O PEUPLE ARMENIEN, TON UNIQUE SALUT EST DANS LA FORCE DE TON UNION ».

18 IV 2015

E.Fabre-Maigné

* Luys i Luso sortira en septembre 2015 sur le label ECM

www.tigranhamasyan.com

** À ce jour, le Génocide des Arméniens est largement reconnu parmi les cercles académiques et il est officiellement reconnu par 23 pays, ainsi que par 43 états des Etats-Unis. Les autorités turques continuent à nier le Génocide des Arméniens. Comme le souligne Tigran, « l’objectif principal de la tournée consiste à lutter contre le négationnisme du génocide des Arméniens à travers la musique, puisque la musique est le langage universel de Dieu et peut devenir une arme très puissante pour obtenir justice. La musique divine vient du cœur et pénètre dans les cœurs en créant un lien spirituel, un pont pour un dialogue intérieur ». Et c’est, tout d’abord, ce genre de dialogues intérieurs qui créent un pont entre le passé et le présent et préparent un terrain pour accepter le passé.

*** Amicale des Arméniens de Toulouse Midi-Pyrénées

Nouvelle adresse : 15, avenue des écoles Jules Julien – F-31400 Toulouse
Tél : +33 (0)5 61 57 32 40

Courriel : amicale.guiank@gmail.com Site internet : www.guiank.org

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