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Le chant du cygne

16 Avr Publié par dans Musique classique | Commentaires

Récital Wolfgang Holzmair, baryton et Philippe Cassard, piano
Concert de l’Espace Croix-Baragnon

Franz Schubert (1797-1828)
Lieder : Le Roi des Aulnes – Geheimes – Der Tod und das Mädchen – Der Fischer– Auf der Bruck- Der Wanderer an den Mond – Der König in Thule – Die Taubenpost- Der Wanderer – Die Forelle

Henri Duparc, 4 mélodies

Maurice Ravel (1875-1937)

Mélodies : Histoires naturelles 

« Il est préférable de savoir s’arrêter quand on le veut et que cela ne vous soit pas imposé », nous a dit Wolfgang Holzmair à la fin de son récital, où sa splendide voix, toujours éclatante et intacte, sauf un peu dans les aigus, avait bouleversé les auditeurs de Saint-Pierre des Cuisines. Et à l’orée de ses soixante-trois ans, Wolfgang Holzmair se retire de la scène en pleine possession de sa voix.

P. Cassard © Jean-Baptiste Millot

Et ce concert historique va rester longtemps dans les mémoires, tant l’émotion fut forte et prenante. Car Wolfgang Holzmair, chanteur autrichien de lieder et de mélodies, vénéré par des spécialistes comme Stéphane Goldet et Philippe Cassard, n’a pas hélas en France la gloire que sa prodigieuse carrière mérite. Avec sa voix très spécifique, presque un baryton martin- il a d’ailleurs superbement chanté Pelléas avec Bernard Haitink-, il a à peu près tout interprété et de quelle manière : tout Mahler, les grands cycles de Schubert, et ce plusieurs fois dans de nombreux enregistrements, les grands cycles de Schumann – un bouleversant cycle Kerner-, Brahms – un merveilleux enregistrement de la belle Maguelone entre autres -, Hugo Wolf, Beethoven, Kurt Weil, Krenek, Eisler, Franz Schreker, Britten, des inconnus comme Benedict Randhartinger contemporain de Schubert, le très injustement ignoré Eric Zeisl compositeur juif de grand talent égal de Korngold, des opéras aussi (Freischütz, Le Baron Tsigane, Wagner, Mozart, Richard Strauss,…), mais aussi les mélodies françaises (Ravel et Duparc, et aussi Poulenc),

holzmair-cdIl est la plus belle incarnation de ce génie viennois si particulier, et il a voulu illustrer et défendre ce patrimoine unique, mais aussi l’ensemble du monde merveilleux du lied allemand, romantique et contemporain.

Il a tout cultivé et ensemencé. Avec lui le lied devient un mini-opéra évident, narré dan son rythme, son dramatisme, son expressivité et surtout sa signification.

On lui doit aussi un grand dévouement pour faire ressortir de l’oubli « la musique dégénérée » assassinée par les nazis.

Des très grands chanteurs de lieder il y en a qui restent à jamais chers à notre mémoire et à notre présent, avec leur génie et leurs légers défauts qui font leurs charmes et leur signature : Hans Hotter et son ton trop monotone et plus Wotan que schubertien, Dietrich-Fischer Diskau, le plus grand bien sûr, mais souvent trop subtil et pas assez direct, Mathias Görne à la voix trop enveloppée, Christian Gerhaher souvent trop lent et pas assez véhément.

Wolfgang Holzmair est de leur trempe, avec son génie interprétatif unique, avec sa voix si spéciale plus légère que la voix habituelle des barytons, mais avec en plus des dons d’expressivité émotionnelle sans égale.

Il est un grand acteur et fait vivre la narration alliant gestes et différents usages de sa voix qu’il module du grave à l’aigu pour camper différents personnages ou affects.

Il est capable de la plus grande énergie comme de la plus subtile confidence. Après une brève et émue introduction d’Alain Lacroix à qui nous devons le miracle de ce soir, Philippe Cassard, accompagnateur durant près de 23 ans de Wolfgang Holzmair, se garde bien d’encenser ce grand maître méconnu en France.

En parfait germaniste qu’il est, Viennois de cœur, il expose brillamment la texture de la série de 10 lieder de Schubert choisis ce soir par Wolfgang Holzmair. Cela est presque une introduction au lied romantique allemand avec ses archétypes du marcheur (Wanderer), de l’exil, de la mort consolatrice, de la nature immense.

Et puis vint parmi nous Wolfgang Holzmair simple et habité.

Wolfgang HolzmairParmi les lieder de Schubert il atteint des sommets dans Erlkönig (le roi des aulnes), à la fois dramatique et pudique, dans le fameux Der Tod und das Mädchen (le jeune fille et la mort) où la consolation se marie à l’éternité, dans Der Wanderer an der Mond (le voyageur sous la lune), tout en errance et nostalgie, Dans un lied du Chant du cygne, Die Taubenpost (le pigeon voyageur), tout en espoir et résignation. Mais le sommet absolu sera ce Der König in Thule le roi de Thulé), que je n’avais jamais entendu si profond, si beau, à vous arracher des larmes.

Bien sûr l’accompagnement, non plus tôt l’osmose, du piano de Philippa Cassard, est plus de la complicité, c’est de la fusion émotionnelle. Ainsi le galop fou du Roi des Aulnes ou du fleuve de Sur la Bruck emporte le chanteur.

On doit signaler l’extraordinaire expressivité des mains du chanteur, toujours en mouvement, et qui à elles seules tracent l’histoire et plantent le décor et l’émotion. Il y a aussi tout le travail du corps qui est exceptionnel et si rare chez les chanteurs crucifiés sur le piano la plupart du temps. Acteur et chanteur Wolfgang Holzmair est tout cela. Et chaque note, de la première à la dernière, est vécue.

Et toutes ces nuances, ces incroyables couleurs différentes de la voix !

La deuxième partie est un hommage à la mélodie française, et Jean-Jacques Cubaynes, grand spécialiste, en fut subjugué comme nous tous. Cette qualité exemplaire de diction, cette façon de dire le français sans accent, de le vivre et de le restituer est incroyable.

Dans les mélodies d’Henri Duparc certes l’Invitation au voyage émerge par la qualité des vers de Baudelaire, ce dont ne bénéficient pas les autres mélodies.

Dans les Histoires naturelles sur des textes de Jules Renard, avec la musique caustique et chatoyante de Ravel, Wolfgang Holzmair fait preuve d’un humour dévastateur. Son cri « Léon, Léon » est ineffable dans le paon, et  de même dans la chute du Cygne ou de la Pintade, et la rêverie du Martin-Pêcheur ou du grillon sont un moment de poésie.

Ces moments de grâce ne pouvaient s’achever ainsi et Wolfgang Holzmair et son alter ego Philippe Cassard, que l’on sentait très ému pour ce dernier concert ensemble, nous donnèrent en bis La chanson Triste de Duparc et surtout l‘extraordinaire Nachtstücke (morceau dans la nuit) de Schubert. Tout est alors dit et accompli.

Wolfgang Holzmair vint à la fin répondre à toutes les questions avec humilité et profondeur.

« La musique ce n’est que l’émotion » nous dira-t-il. Il sait la restituer en totalité.

Oui décidément un concert historique ! Heureusement les enregistrements sont là pour nous consoler.

Gil Pressnitzer

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Espace Croix-Baragnon
Philippe Cassard
Wolfgang Holzmair

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