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Les visages de David Bowie

L’exposition-événement «David Bowie Is», qui se tient jusqu’au 31 mai à la Philharmonie de Paris, et de nombreux livres revisitent l’extraordinaire carrière de l’artiste anglais aux mille visages.

David Bowie

David Bowie est sans nul doute la star du rock qui a le plus joué de et avec son image. On nous pardonnera le cliché du «caméléon», mais qui mieux que lui a jonglé avec les personnages incarnés sur scène et dans ses disques (Major Tom, Ziggy Stardust, Aladdin Sane, Halloween Jack, The Thin White Duke) comme au cinéma (on l’a connu gigolo dans le Berlin post-3ème Reich, extraterrestre, vampire, officier anglais prisonnier des Japonais pendant la seconde guerre, roi d’heroic fantasy, Ponce Pilate, Andy Warhol et même David Bowie devant la caméra de Ben Stiller dans Zoolander ). Il s’est glissé dans la peau de monstres (y compris au théâtre avec Elephant Man), côtoyé la folie (pas seulement à travers son demi-frère Terry souffrant de schizophrénie et qui se suicida en 1985). Il a épousé les modes, en a créées, a beaucoup puisé chez les autres (Marc Bolan, Lou Reed, Iggy Pop, Roxy Music…), payé ses dettes (en particulier envers Iggy Pop), a inspiré des centaines de chanteurs ou de groupes.

Contrôle et dérèglement

Du mime de ses débuts aux apparitions éthérées, épurées ou décalées de ses derniers clips en 2013, David Jones a multiplié les représentations, les masques et les mises en abyme n’hésitant pas à détruire les simulacres et les images patiemment construites. L’androgyne à la bisexualité revendiquée s’est transformé en sex symbol hétéro et en golden boy peroxydé des clinquantes années 80. La star planétaire de cette même époque, portée par l’énorme succès deLet’s Dance, se fond entre 1988 et 1992 dans l’anonymat du groupe bruitiste Tin Machine tout en revenant en 1990 pour une tournée solo où il chante ses plus grands tubes. La vie comme la carrière de Bowie n’ont cessé d’osciller entre contrôle absolu et dérèglement total. Dans ce dernier registre, son séjour à Los Angeles en 1975 est un modèle du genre. Reclus dans sa villa, baignant entre occultisme et fascination pour le nazisme, il suit un régime particulier en ne se nourrissant que de poivrons, de lait et de cocaïne. La consommation massive de poudre accentue paranoïa et hallucinations. Il ne dort plus, stocke son urine, pèse environ quarante kilos, fait exorciser la villa pour en chasser les sorcières… Pourtant, dans la foulée, il sort Station To Station, son meilleur album, puis prend la direction de l’Europe pour la trilogie communément et faussement nommée «berlinoise» (Low, «Heroes», Lodger) que beaucoup considèrent comme ses albums les plus créatifs notamment du fait de la collaboration avec Brian Eno. En même temps, il produit et cosigne une partie des chansons de deux grands disques de son ami Iggy Pop:  The Idiot et Lust For Life.

Dans les marges et dans la périphérie, avant-gardiste et vedette populaire : Bowie a navigué entre ces mondes apparemment irréconciliables au gré d’échecs et de renaissances. En 1983 sort Let’s Dance, album conçu avec Nile Rodgers (le guitariste et producteur, leader du groupe Chic), enregistré en trois semaines. Il renoue avec l’inspiration soul et funk de Young Americans de 1975 (qui comprenait le tube Fame co-écrit avec John Lennon et le fidèle guitariste Carlos Alomar). La chanson éponyme (dont il faut surtout écouter la version longue, près de huit minutes époustouflantes) se hisse en tête des hit-parades du monde entier. Les titres China Girl (écrit avec Iggy Pop et déjà enregistré sur The Idiot) et Modern Love ne se comportent pas mal non plus. Les «puristes» crieront à la trahison commerciale et il est devenu de bon ton de décréter que les années 80 ont marqué le déclin artistique de Bowie.

Impressionnant répertoire

Cependant, beaucoup d’excellentes chansons seront alors enregistrées (Under Pressure avec Queen, Loving The Alien, Absolute Beginners, This Is Not America avec le Pat Metheny group, Never Let Me Down…) tandis que Bowie retrouve Iggy Pop pour l’album Blah Blah Blah qui contient de superbes titres (Shades, Isolation…). Ce sont plutôt les années 90 qui illustrent une impasse créative. Certes, en compagnie du guitariste Reeves Gabrels échappé de l’aventure Tin Machine qui s’achève en 1992 après deux albums studios et un live, il renoue avec l’expérimentation, explore de nouveaux sons (techno, jungle, ambient…), mais il n’y a pas grand-chose à sauver des trois albums réalisés avec Gabrels : Outside, Earthling et ‘hours…’. Même les retrouvailles avec Nile Rodgers en 1993 pour Black Tie White Noise sont décevantes. Rodgers veut faire un Let’s Dance 2, la star veut faire son album de mariage (avec le mannequin Iman). Des reprises inutiles et des instrumentaux noient au final trois très bonnes chansons composées par Bowie (Black Tie White Noise, Jump They Say, Miracle Goodnight).

Dès lors, ce sera sur scène que l’auteur de Space Oddity, The Man Who Sold The World, Changes, Life on Mars ?, Ziggy Stardust, Rebel Rebel, Golden Years, «Heroes», Ashes to Ashes et autres standards donnera le meilleur en revisitant son impressionnant répertoire augmenté de deux albums (Heathen en 2002 et Reality en 2003) modestes et efficaces. Le double album, A Reality Tour, du nom de la dernière tournée de l’artiste interrompue par un accident cardiaque, reflète parfaitement cette dimension «patrimoniale». Après ses problèmes de santé, Bowie «disparaît». Des rumeurs le disent agonisant. En fait, il vit dans la discrétion la plus totale avec sa femme et leur fille, apparaît sur quelques disques (TV on the Radio, Scarlett Johansson…), n’accorde plus d’interviews et, à la surprise générale, sort en mars 2013 un album sans intérêt, The Next Day, concocté entre 2010 et 2012 dans le plus grand secret. Et maintenant ? À 68 ans, David Bowie a-t-il définitivement tourné le dos à la musique ? Ne jurons de rien…

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

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David Bowie

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