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Castor et Pollux : les voies de Jupiter sont impénétrables

06 Avr Publié par dans Opéra | Commentaires

De retour à Paramore. Des portes fermées, des ancêtres poussiéreux au mur, des histoires de famille. Et un escalier. Qu’y a-t-il derrière cette grande porte là-haut, qu’un appariteur austère entrouvre de temps en temps ? Une autre chambre hantée ?

Deux garçonnets en culottes courtes découpent des masques en papier. Jouent à la bagarre, à pierre-feuille-ciseaux, retournent à leur découpage. L’un d’eux se coupe, l’autre essaie aussi de se blesser, n’y parvient pas. C’est étrange. La mère, ou la gouvernante, brode un mouchoir.

Pollux

Pollux – Exposition Rameau et la scène, opéra Garnier, Paris (photo C.T.)

Mariame Clément invente le passé, fait des divertissements des pantomimes de doubles. Le gamin en bleu immortel est le fils préféré, celui qui est invité dans la pièce interdite, qui joue à l’avion. Le frère en beige terrien, résigné, dévore des livres. Ca flirte avec les deux cousines, lettres dérobées, lues secrètement, cachées sous le tapis de l’escalier – le crime est presque parfait. Phébé la grande est jalouse de cette chipie de Télaïre, solaire et rusée. La cohorte de domestiques, dans une parfaite symétrie, balaie, range, dispose, décore.

PolluxJupiter

Aimery Lefèvre (Pollux), Dashon Burton (Jupiter)

Tristes apprêts, le crime est commis. Le fils préféré va demander audience, là-haut. Alors la porte s’ouvre, le paternel, ministre du ciel en costard trois pièces et nattes jusqu’aux reins, apparaît selon son meilleur profil, derrière un bureau cuir et palissandre. Mais l’enfer a des lois que je ne puis forcer ; chacun son portefeuille.

Enfers

Antonio Figueroa (Castor)

On ne descend pas aux Enfers, on y monte. Point de rivage sombre, mais les néons crus d’une morgue et le film en noir et blanc des souvenirs que n’effacera pas le Léthée. Le noir est réservé aux rituels terrestres, toilette, cercueil, grand deuil éploré. La mort est lourde ici-bas. Les ombres heureuses, sorties des tableaux, du musée de cire voisin – ou des réserves de costumes du théâtre – sont de toutes les époques.

Les frères échangent veste, chemise, cravate, pantalon. Bleu contre beige. Murmures dans la salle, il en faut bien peu pour effaroucher le spectateur engoncé dans sa pudibonderie.

 QuetoutGemisse

Affairé aux balais, aux échelles, aux guirlandes de fleurs, aux tables que l’on dresse, aux rituels mortuaires, entrant et sortant, le chœur est un véritable personnage, dont les émotions sont subtilement jouées et chantées – Que tout gémisse, Que tout s’unisse, pleuré dans l’escalier, est un moment intense, suspendu.

Aussi bien scéniquement que vocalement, le Castor d’Antonio Figueroa est hélas bien pâle. L’immortel Pollux a en revanche l’autorité tout en retenue d’Aimery Lefèvre, baryton magnifique sur toute la ligne. Télaïre a la fraîcheur de la lumineuse Hélène Guilmette, contrastant avec la Phébé sombre, puissante, trop puissante, de Gaëlle Arquez.

TelairePhebe

Hélène Guilmette (Télaïre), Gaëlle Arquez (Phébé)

Mercure médecin efficace, Sergey Romanovsky fait, en Athlète, éclater fièrement les trompettes et leurs redoutables contre-ut. Konstantin Wolff est étrangement plus convaincant dans son rôle muet d’appariteur, gardien de la porte, que lorsqu’il chante le Grand Prêtre. Il en est de même pour Dashon Burton, Jupiter et pater impressionnant d’aura et de stature, mais dont la voix n’en impose pas autant que la présence. Jolies interventions de Hasnaa Bennani, bien que rudoyée par le chef de famille.

Les Talens lyriques et Christophe Rousset cisèlent les rythmes, adaptent le temps au temps du plateau, distillent une palette riche de sensations, de la déploration au formidable tonnerre.

Non, ça ne s’est pas passé ainsi, dit Mariame Clément. Il n’y a pas de promenade aux Enfers, pas de substitution de frères, pas d’agapes avec gâteau venant par moitié à cour et à jardin. Un mort reste mort – revoici le cercueil, son cadavre et le cortège. Des années après, Phébé, vieillie, les cheveux poussiéreux comme la rampe de l’escalier, revient hanter la maison, Lady Macbeth à l’allumette vacillante. Elle ose enfin ouvrir la porte mystérieuse. Derrière, rien. Chaconne finale.

Photos © Patrice Nin

Théâtre du Capitole, 29 mars 2015 (dimanche des… Rameaux)

Une chronique de Una Furtiva Lagrima

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