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Malaise dans la civilisation

05 Avr Publié par dans Littérature | Commentaires

Le deuxième roman de Damien Malige, Le Pouvoir absolu, livre une vision désolée et corrosive des temps présents.

Damien Malige

Dans la lignée de son premier roman Province Terminale, paru en 2012, Damien Malige ne prend pas de gants pour dire ses vérités à l’époque. Sans emprunter le didactisme de la littérature engagée, l’écrivain plante le décor et lance ses flèches autant par le rythme de son écriture que par sa capacité à installer un climat. Par ailleurs, la trame du Pouvoir absolu est mince, flottante: on découvre un personnage à travers deux moments de son existence (2000 et 2014) qui le voient achever ses études puis devenir architecte. Entre ces dates prend forme le tableau d’un monde fragile, sans fondations, où le vernis de la civilisation craque sous les coups d’une modernité techno-marchande : «Le présent permanent nous possédait, supprimant l’inertie propre au hier aujourd’hui demain peut-être. Plus d’adhérence, ni sol ni base, d’ancrage dans le passé, aucun fondement, aucune projection dans le futur. Cette vitesse cette course folle du présent permanent s’épanchait se dilatait en une horizontale à l’impossible inertie, imposant une cadence où ne prenaient place ni recul, ni rituel, ni tradition, encore moins l’impossible lenteur que sous-tend la réflexion».

Le malaise ressenti par le narrateur face au «sentiment d’une apocalypse lente et définitive» ne serait-il pas le produit d’un désarroi intime ? Est-il guéri de son amour perdu et de la nostalgie d’un temps où «l’expérimentation, la solidarité et l’art furent indissociables de la lumière et de la joie, où les formes étaient libres et se réinventaient, où l’amour circulait comme circule le vent» ? Plus sûrement, cette mélancolie et ce désenchantement sont les fruits d’un présent qui n’est irrigué par aucune philosophie, aucune espérance politique : «Le credo semblait immuable. Rester dans les clous, dans un système hérité de l’ère industrielle : productivité, rentabilité, standardisation, chômeurs, PIB, compétition, etc.»

Marche en avant  perpétuelle

Le Pouvoir absolu - Damien Malige, L’Arpenteur, GallimardNe reste alors qu’une accumulation de signes, de simulacres propageant «la marche en avant perpétuelle, l’artifice, le faux-semblant, le langage logorrhée». D’ailleurs, le langage et le corps ne sont plus des remparts contre les flux incessants d’images, de sons et d’informations inutiles recouvrant le réel et les individus. Ils ont été atomisés, abandonnés à la violence et à la pornographie, aux déviances intégrées dans la culture de masse.

Le Pouvoir absolu n’est pas sans évoquer les premiers romans de Jean-Marc Parisis, non pour son style, mais pour sa rage froide, son dégoût d’une société déshumanisée et dépoétisée où les êtres veulent être «différents mais comme les autres». On aura compris que le roman de Damien Malige n’est ni aimable, ni charmant. Il possède plutôt les vertus d’un alcool fort ou d’un café amer. Brûlant, il décille notre regard.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Le Pouvoir absolu, L’Arpenteur, Gallimard, 152 p.

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