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Les amours clandestines d’Aragon

03 Avr Publié par dans Littérature | Commentaires

Gérard Guégan imagine avec Qui dira la souffrance d’Aragon ? la passion nouée, en 1952, l’espace de quelques jours, entre un envoyé du Kominform et le grand écrivain.

aragon

Dans ses précédents livres, Fontenoy ne reviendra plus et Appelez-moi Stendhal, Gérard Guégan explorait les secrets et les zones d’ombres de deux destinées hors du commun : celle d’un intellectuel et écrivain passé (pour faire court) du communisme au fascisme ; celle de l’auteur du Rouge et le Noir, en particulier à travers le prisme de sa dernière journée sur terre. Qui dira la souffrance d’Aragon ? prolonge d’une certaine manière ces livres en tentant, une nouvelle fois, d’aller voir derrière les masques, les jeux de rôles, les papiers d’identité.

Septembre 1952, Hervé Mahé, émissaire spécial du Kominform, est envoyé à Paris afin de superviser le procès politique qui attend deux membres éminents du Parti communiste. En ce temps, pour les communistes français, Maurice Thorez, secrétaire général du parti, est «l’homme de France que nous aimons le plus». Moins toutefois que «le génial Staline» : «l’homme que nous aimons le plus au monde». Tant d’amour nécessite quelques victimes sacrificielles. Celles-ci se nomment Charles Tillon et André Marty, membres du bureau politique. Le premier fut le chef des FTP dans la Résistance, le second – entre autres – inspecteur général des Brigades internationales durant la guerre d’Espagne (où il gagna son surnom de «boucher d’Albacete») et secrétaire de l’Internationale communiste. «Marty, l’ami des Soviétiques, le numéro trois du Parti, et Tillon, l’ancien ministre, l’incarnation de la résistance armée, s’entendent accusés d’activités fractionnelles. Autant dire que les héros vénérés ne seront bientôt plus que des traîtres, la présomption d’innocence n’ayant jamais existé au sein d’un parti dans lequel celui qui tient les rênes du pouvoir doit tuer tous les Brutus s’il veut continuer de régner sans partage», écrit Guégan qui, sans s’appesantir, reconstitue le côté ubuesque de ces purges.

Suspense amoureux

L’essentiel, ici, est ailleurs car ces procès en sorcellerie «fractionnelle» sont le prétexte à la rencontre entre Mahé, vingt-huit ans, et Louis Aragon, bientôt cinquante-cinq ans. Entre l’ancien membre des FTP, qui perdit son grand amour Marc pendant l’Occupation où il tomba aux mains de la Milice, et l’icône littéraire du Parti (elle-même visée par les coups à plusieurs bandes qui se jouent lors du bureau politique réuni le 1er septembre 1952) va se nouer une passion amoureuse aussi brève qu’intense.

Qui dira la souffrance d’Aragon ? est une sorte de roman policier sans crime ni cadavre. Un suspense dont le motif est une tension amoureuse et sexuelle inavouable. Nos héros sont des clandestins, contraints de se cacher, de déjouer de possibles filatures, d’éventuels témoins. D’ailleurs, ne reprennent-ils pas leurs pseudonymes des années terribles : Tristan et Gérard ? Durant six jours, pendant que les règlements de comptes occupent la vie officielle du Parti, ils succombent aux frissons que procure l’interdit. Le réalisme socialiste est loin d’eux, la vrai et le faux offrent d’autres plaisirs. Seuls comptent la bouche, les mots, le corps de l’autre. Les ombres de Breton et de Drieu n’ont pas quitté l’auteur d’Aurélien. Gérard Guégan met en scène brillamment ces jeux de la séduction et de la confession où les aveux avancent masqués. En bon romancier, il préfère les questions aux réponses, ouvre des tiroirs, suggère des pistes. Quand les vérités officielles et les biographies universitaires comportent tant de blancs, il convient aux artistes de les noircir. Le dîner de Mahé chez Aragon et Elsa Triolet prend des allures de duel à trois. Le jeune homme et son glorieux aîné auront dansé sur les flammes. Il faut se quitter maintenant.

L’épilogue de Qui dira la souffrance d’Aragon ? se déroule le 28 juin 1981. On n’en dévoilera pas les circonstances. Juste le sentiment de Mahé : «il a dû se rendre à l’évidence, Paris n’est plus sa ville. Aucune de ses anciennes adresses n’a résisté à l’usure du temps.» Est-ce vraiment sûr ?

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Qui dira la souffrance d’Aragon ?, Stock, 275 p.

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