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L’armée des ombres

22 Mar Publié par dans Littérature | Commentaires

Dans Stèle pour le sous-lieutenant Grunberg, Benoît Rayski rend hommage au plus jeune résistant guillotiné par Vichy.

J’ai pour la France une étrange passion, annonçait le titre d’un beau récit de Benoît Rayski paru en 2012. Cette passion pour la France n’est pas étrangère à la généalogie de l’auteur et trouve l’une de ses sources dans l’histoire de la Résistance. En effet, son père, Adam Rayski, fut responsable de la section juive des FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans – Main-d’œuvre immigrée) du PCF clandestin sous l’Occupation. Un jour, dans un carton d’archives familiales, Benoît Rayski découvre une brochure sur «Les Résistants du XIème arrondissement» où figurent les combattants de l’Affiche rouge, mais aussi un portrait bien moins connu, celui d’«Isidore David Grunberg du lycée Voltaire, le plus jeune résistant décapité par Vichy».

Né le 27 janvier 1923 dans une famille juive à Lwov en Pologne, il grandit à Saint-Ouen, dans le XIXème arrondissement puis le XIème où se pressait un petit peuple de tailleurs, chiffonniers ou marchands de tissus. Le lycéen Grunberg cède comme tant d’autres aux sirènes du communisme immense et rouge. Ce qui ne va pas sans quelques déceptions et incompréhensions, notamment face au pacte germano-soviétique : «Staline s’allia avec Hitler, assassin de communistes, tueur de Juifs, geôlier de toute pensée libre. Nombre de jeunes communistes français, les plus purs, les plus naïfs, furent bouleversés. Et ils demeurèrent figés dans une stupéfaction muette.»

Presque des enfants

capture_13Le 8 novembre 1940, il manifeste cependant avec d’autres jeunes communistes devant le Collège de France pour protester contre l’arrestation par la Gestapo de Paul Langevin. Trois jours plus tard, le 11 novembre, il est encore de la grande manifestation patriotique antiallemande sur les Champs-Élysées où gaullistes et royalistes sont nombreux. En juin 1941, après l’invasion de l’URSS par l’Allemagne, Isidore David Grunberg fait partie de l’Organisation spéciale (OS), branche militaire du Parti qui commet les premiers attentats contre l’occupant. Lors d’un contrôle d’identité, en janvier 1942, il tue un policier français pour éviter l’arrestation. Un camarade lâche son nom sous la torture. Blessé par balles, arrêté, condamné à mort par une section spéciale : Grunberg est guillotiné dans la cour de la prison de la Santé le 8 août 1942 à l’âge de dix-neuf ans. Juif, polonais, communiste et «terroriste» : cela faisait trop pour espérer une quelconque clémence de Vichy.

Quelques semaines plus tôt, en mars 1942, d’autres jeunes résistants communistes, souvent de sang mêlé, avaient été condamnés à mort lors du «procès du Palais Bourbon» et fusillés au Mont-Valérien. Parmi eux se trouvait Fernand Zalkinov, dix-huit ans, dont il est impossible de lire la dernière lettre sans avoir le cœur serré. Stèle pour le sous-lieutenant Grunberg évoque cette lettre, reproduit également des lettres de dénonciation et des photographies de ces jeunes résistants dont les visages semblent parfois à peine sortis de l’enfance. Nul pathos cependant sous la plume de Benoît Rayski qui veut simplement rendre justice à Grunberg et à ces héros oubliés, «enterrés vivants par le parti communiste. Des pelletées de terre jetées pour que jamais leurs images ne se voient, que jamais leurs voix ne soient entendues et que leurs dernières lettres avant l’exécution ne soient pas lues.» Après la Libération, «le Parti des 75 000 fusillés» préfère glorifier des héros «dûment sélectionnés et estampillés français, très français» comme Guy Môquet ou Gabriel Péri. Les Zalkinov, les Feferman ou les Schoennar ne présentent pas le bon pedigree. Pas plus qu’Isidore David Grunberg «Membre de l’organisation spéciale vouée à l’oubli et dont la doxa officielle du Parti voulait qu’elle n’eût jamais existé. Juif et Polonais, ce qui était un peu gênant pour un parti qui devait se laver du sceau inopportun de “judéo-bolchevisme“. Et enfin – et ça c’était totalement inacceptable – tueur de flic de surcroît.»

Bien que fait sous-lieutenant à titre posthume en 1962 et médaillé de la Résistance en 1968, aucune plaque commémorative ni aucune rue ne portent le nom de Grunberg. Voici donc le «portrait d’un jeune inconnu qui ne doit pas rester anonyme». Dans la cour de la prison de la Santé, le 8 août 1942 à cinq heures du matin, se dirigeant vers la guillotine, il cria : «Courage, camarades ! Vive la France !». Puis, il chanta La Marseillaise.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Stèle pour le sous-lieutenant Grunberg, éditions du Rocher, 125 p.

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