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Le maître de guerre

28 Fév Publié par dans Cinéma | Commentaires

Avec American Sniper, Clint Eastwood retrace la vie d’un tireur d’élite, membre des Navy Seals, qui abattit au moins 160 personnes lors de la guerre en Irak.

American sniperDécidément, ce bon vieux Clint est inoxydable et sa carrière ne cesse de rebondir. Pour preuve : cet American Sniper, son 34ème long-métrage (si l’on exclut les documentaires et La Corde raide, officiellement attribué à Richard Tuggle mais qu’il réalisa), est déjà son plus gros succès aux Etats-Unis et va se classer parmi les films les plus rentables de l’histoire du cinéma américain, en attendant les Oscars (six nominations). Commercialement, le cinéaste renaît régulièrement de ses cendres. En 1992, alors que sa côte n’est pas au plus haut auprès des studios, il signe avec le western Impitoyable (genre jugé has been par l’industrie) un étonnant succès public également couronné de quatre Oscars (dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur). Rebelote en 2004 avec Million Dollar Baby, histoire d’une boxeuse que les studios jugeaient trop sombre et qui fracassa le box-office avec là aussi quatre Oscars à la clé (meilleur film et meilleur réalisateur une nouvelle fois).

En outre, le grand âge n’a pas entravé l’inspiration et l’énergie d’Eastwood qui a enchaîné les films ces dernières années : Mémoires de nos pèresLettres d’Iwo JimaL’ÉchangeGran TorinoInvictusAu-delàJ. Edgar et Jersey Boys. Le tout en se permettant de tenir le premier rôle dans Nouveau départ de son ami Robert Lorenz. Quelques mois après l’excellent Jersey Boys, sorti en France en juin 2014, qui s’est révélé un cinglant échec en salles, le revoici à 84 ans avec American Sniper.

Impitoyable

Adapté de l’autobiographie de Chris Kyle, le film retrace la vie de ce tireur d’élite des Navy Seals qui, lors des missions effectuées en Irak après la guerre déclenchée par Georges W. Bush, abattit 160 personnes – chiffre reconnu officiellement et qui fit de Kyle le sniper le plus efficace de l’histoire de l’armée américaine tandis que le soldat revendiquait 255 victimes… Qui était Chris Kyle ? Un petit gars du Texas, ayant grandi dans le culte de Dieu, de la famille et de la patrie, qui voulut devenir cow-boy et qui finalement s’engagea dans l’armée après le 11 septembre 2001. Devenu un héros national grâce à ses «exploits», Kyle ne reconnaissait dans ses mémoires et ses interviews qu’un seul regret : ne pas avoir descendu plus de «sauvages». Rendu à la vie civile, il fut tué un jour de février 2013 par un autre ancien combattant qu’il aidait au sein d’une association de vétérans. Le procès de son assassin (dont les avocats plaident un état de démence provoqué par des troubles post-traumatiques liés à la guerre) se déroule en ce moment…

Eastwood raconte cette histoire avec empathie et brutalité. Il nous montre un homme qui a sauvé les vies de nombreux soldats américains quitte à tuer en toute conscience des femmes ou des enfants. Qu’allait chercher en Irak celui que l’on baptisa de son vivant la «légende» ? Défendre la patrie ? Échapper à son couple en crise ? Renouer avec les chasses au daim (clin d’œil à Voyage au bout de l’enfer – Deer Hunter de Michael Cimino) de son enfance ? Être enfin un cow-boy ? Régler une vengeance personnelle avec ce sniper syrien (ancien médaillé olympique de tir) qui fait un carnage dans les rangs US ?

Comme dans Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima, le metteur en scène filme avec puissance l’héroïsme et l’horreur de la guerre. Cette dernière s’incarne de manière poignante à travers des anciens combattants mutilés, des hommes qui meurent en ressemblant à des petits garçons, la douleur des veuves et des familles. Pour certains soldats, l’espérance s’est éteinte, le Mal a gagné. Apparemment, Chris Kyle ne doute pas, mais cette assurance (remarquable Bradley Cooper) semble bien fragile. American Sniper a des airs de western désenchanté. On songe au héros d’ Impitoyable lâchant : «J’ai tué des femmes et des enfants. J’ai tué à peu près tout ce qui marche ou rampe à un moment ou à un autre». Mais ici la condamnation de la violence se fait plus désabusée, sans illusions. Aux Etats-Unis, chacun a vu dans le film ce qu’il voulait y voir. Au-delà des polémiques artificielles, il a plu autant à Sarah Palin qu’à Jane Fonda. Les «patriotes» ont aimé le portrait de ce défenseur de l’Amérique, les «pacifistes» ont aimé cette vision de la barbarie fière d’elle-même. Eastwood (qui se prononça contre l’intervention en Irak) ne juge pas. Aux Américains qui se ruent dans les salles, il demande juste : «C’est ce genre d’homme que vous aimez ?»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

American Sniper de Clint Eastwood avec Bradley Cooper, Sienna Miller. Durée : 2h13.

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