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Ravel dans la guerre

20 Fév Publié par dans Littérature | Commentaires

Michel Bernard évoque dans le roman Les Forêts de Ravel le compositeur devenu soldat durant la première guerre et célèbre une certaine façon d’être Français.

Maurice Ravel en 1912

D’un récit inspiré par Charles Trenet à des souvenirs de tours de France, les motifs des livres de Michel Bernard revisitent le vieux pays à travers ses mythologies, ses histoires, ses héros, ses artistes et ses incarnations les plus puissantes. En témoignait encore le magnifique Le Corps de la France, manière de promenade historique et esthétique. Nulle surprise que la Grande Guerre occupe une place prépondérante dans son œuvre : de La Tranchée de Calonne à Pour Genevoix.

Les Forêts de Ravel ressuscite une nouvelle fois ces hommes confrontés à l’horreur et en particulier l’un d’eux, réformé car trop frêle et trop petit, mais qui, à force de persévérance, réussira à être incorporé. Mars 1916, alors qu’il vient de terminer son Trio en la majeur, Maurice Ravel découvre enfin le front, non loin de Verdun, en tant que conducteur militaire. Il a quarante et un ans, arpente avec son camion «des villages aux noms étrangement funèbres, aux sonorités sourdes et inquiétantes : Rumont, Érize-la-Brûlée, Rosnes, Heippes, Lemmes, Regret, Moulin-Brûlé». Il transporte des soldats, des blessés, du matériel, en traversant des lieux vidés de leur population. Rien de spectaculaire dans ce roman tout en finesse, à l’image de la scène où des soldats découvrent que le conducteur de l’ambulance n°13 est aussi un musicien connu à Paris.

Vivre heureux avec nos morts

Les Forêts de Ravel, La Table RondeMichel Bernard célèbre les hommes et les paysages, les forêts de la Meuse et le chant des oiseaux. Le futur créateur du Concerto pour la main gauche, lui, se souvient d’un autre artiste, Alain-Fournier, tombé dans les premières semaines du conflit : «Il méditait sur le talent singulier du jeune écrivain, dont la première œuvre, à elle seule, empêchait l’oubli de recouvrir les fosses communes. Son beau visage, sensuel et mélancolique, publié dans les journaux, donnait une apparence aux ensevelis du premier acte de la catastrophe. L’unique livre laissé par ce jeune homme, avant de mourir au deuxième mois de la guerre, chargeait sa mémoire d’un passé plus vaste que la poignée de péripéties d’une courte vie. Le roman parlait de lui et de ses compagnons, paysans, commerçants et artisans du Gers tombés avec lui. Ravel les voyait autour de lui. Il était parmi eux.»

À propos du Tombeau de Couperin, Bernard écrit : «Avec le souffle humain dans les cuivres et les bois, Ravel avait libéré les accents de tonique gaieté que la version pour piano tenait en lisière. Il lui avait donné un caractère intimement français, celui d’une musique lumineuse, si brillante, si tendrement élégante, que sentir sa profondeur nécessite plus qu’une attention de l’oreille. Il faut que les souvenirs remontent et que le soleil des jardins revienne baigner le monde. Alors, par longs trilles, le hautbois, tantôt fusant, tantôt sautillant, chante l’allègre mélancolie des autrefois et le goût de bonheur qu’ils laissent au cœur. Ainsi vivons-nous heureux avec nos morts et les jours passés avec eux.» On aura compris que Les Forêts de Ravel célèbre une certaine façon d’être Français, de vivre et de se souvenir.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante
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Les Forêts de Ravel, La Table Ronde, 175 p.

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