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Monument aux morts

27 Jan Publié par dans Musique classique | Commentaires

À la Halle aux Grains de Toulouse et à la Philharmonie de Paris, Tugan Sokhiev dirige l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, le chœur Orfeón Donostiarra et le ténor Bryan Hymel dans l’interprétation de la « Grande Messe des morts » d’Hector Berlioz.

T. Sokhiev © Marco Borggreve

Nouveau directeur artistique du Théâtre du Bolchoï à Moscou, Tugan Sokhiev a choisi, pour ménager son emploi du temps, d’abandonner son poste de chef principal de l’Orchestre symphonique allemand de Berlin (DSO) au terme de son mandat actuel. Tout laisse donc croire qu’il sera en mesure de se succéder à lui-même, en septembre 2016, à la tête de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, au terme de son deuxième mandat de directeur musical. Après sept semaines d’absence à la Halle aux Grains, il retrouve la phalange toulousaine pour l’un des grands événement de cette saison : il dirigera la « Grande Messe des morts » d’Hector Berlioz, avec le ténor Bryan Hymel et le chœur Orfeón Donostiarra. Les mêmes interprètes étaient déjà réunis en 2013 pour « la Damnation de Faust », autre œuvre vocale du compositeur. Tout juste inaugurée, la Philharmonie de Paris les accueillera pour une seconde exécution de ce Requiem – soirée retransmise en direct sur Radio Classique.

Bryan Hymel

Créé à Paris en 1837, d’un style théâtral grandiose mais empreint d’une profonde spiritualité, ce chef-d’œuvre monumental était si cher à Berlioz qu’il déclara : «Si j’étais menacé de voir brûler mon œuvre entière, moins une partition, c’est pour la « Messe des morts » que je demanderais grâce». Les circonstances de sa création furent si rocambolesques que Berlioz raconta dans ses « Mémoires » comment il déjoua un complot prétendument ourdi par Luigi Cherubini: «Il était depuis longtemps d’usage qu’on fit exécuter l’une de ses messes funèbres (car il en a fait deux), en pareil cas. Une telle atteinte portée à ce qu’il regardait comme ses droits, à sa dignité, à sa juste illustration, à sa valeur incontestable, en faveur d’un jeune homme à peine au début de sa carrière et qui passait pour avoir introduit l’hérésie dans l’école, l’irrita profondément». Lors de première exécution, le chef François Habeneck «baisse son bâton, tire tranquillement sa tabatière et se met à prendre une prise de tabac» au moment de la partition où «l’action du chef d’orchestre est absolument indispensable», relate Berlioz. Le compositeur prit aussitôt la direction en main, évitant in extremis le chaos orchestral…

«J’ai écrit cet ouvrage avec une grande rapidité et je n’y ai apporté que longtemps après un petit nombre de modifications. L’arrêté ministériel stipulait que mon Requiem serait exécuté aux frais du gouvernement, le jour du service funèbre célébré tous les ans pour les victimes de la révolution de 1830. Mais une lettre des bureaux du Ministère de l’intérieur vint m’apprendre que la cérémonie funèbre des morts de Juillet aurait lieu sans musique et m’enjoindre de suspendre tous mes préparatifs. Le nouveau ministre n’en était pas moins redevable dès ce moment d’une somme considérable envers le copiste et les deux cents choristes qui, sur la foi des traités, avaient employé leur temps à mes répétitions. Quant à ce qu’on me devait à moi, je n’osais même en parler tant on paraissait éloigné d’y songer», se souvient Hector Berlioz dans ses « Mémoires ».

Hector Berlioz

«Je commençais à perdre patience quand un jour, le canon des Invalides annonça la prise de Constantine. Le général Damrémont ayant péri sous les murs de Constantine, un service solennel pour lui et les soldats français morts pendant le siège allait avoir lieu dans l’église des Invalides. Cette cérémonie regardait le ministère de la Guerre, et le général Bernard, qui occupait alors ce ministère, consentait à y faire exécuter mon Requiem. Le jour de son exécution, dans l’église des Invalides, devant les princes, les ministres, les pairs, les députés, toute la presse française, les correspondants des presses étrangères et une foule immense, j’étais nécessairement tenu d’avoir un grand succès ; un effet médiocre m’eût été fatal, à plus forte raison un mauvais effet m’eût-il anéanti», assure Berlioz.

«Mes exécutants étaient divisés en plusieurs groupes assez distants les uns des autres, et il faut qu’il en soit ainsi pour les quatre orchestres d’instruments de cuivre que j’ai employés dans le Tuba mirum, et qui doivent occuper chacun un angle de la grande masse vocale et instrumentale. Au moment de leur entrée, au début du Tuba mirum qui s’enchaîne sans interruption avec le Dies irae, le mouvement s’élargit du double; tous les instruments de cuivre éclatent d’abordà la fois dans le nouveau mouvement, puis s’interpellent et se répondent à distance, par des entrées successives, échafaudées à la tierce supérieure les unes des autres. Il est donc de la plus haute importance de clairement indiquer les quatre temps de la grande mesure à l’instant où elle intervient. Sans quoi ce terrible cataclysme musical, préparé de si longue main, où des moyens exceptionnels et formidables sont employés dans des proportions et des combinaisons que nul n’avait tentées alors et n’a essayées depuis, ce tableau musical du Jugement Dernier, qui restera, je l’espère, comme quelque chose de grand dans notre art, peut ne produire qu’une immense et effroyable cacophonie», poursuit Berlioz.

Selon le compositeur, «le succès du Requiem fut complet, en dépit de toutes les conspirations, lâches ou atroces, officieuses et officielles, qui avaient voulu s’y opposer. Plus tard l’excellent M. de Gasparin, ayant ressaisi le portefeuille de l’Intérieur, sembla vouloir me dédommager des insupportables dénis de justice que j’avais endurés à propos du Requiem, en me faisant donner cette fameuse croix de la Légion d’honneur que l’on m’avait en quelque sorte voulu vendre trois mille francs, et dont, alors qu’on me l’offrait ainsi, je n’aurais pas donné trente sous. Cette distinction banale me fut accordée en même temps qu’au grand Duponchel, alors directeur de l’Opéra, et à Bordogni le plus maître de chant des maîtres de chant de l’époque.»

Jérôme Gac

Orchestre du Capitole« Grande Messe des morts » de Berlioz,
par Bryan Hymel (ténor) et le Chœur Orfeón Donostiarra, sous la direction de T. Sokhiev :

Jeudi 5 février, 20h00, à la Halle aux Grains,
place Dupuy, Toulouse. Tél. 05 61 63 13 13.
Concert retransmis en direct sur medici.tv

Vendredi 6 février, 20h30, à la Philharmonie,
221, avenue Jean-Jaurès, Paris.
Tél. 01 44 84 44 84.
Concert retransmis en direct sur Radio Classique.

T. Sokhiev © Marco Borggreve

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