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Manuel Chaves Nogales, un grand d’Espagne

11 Jan Publié par dans Littérature | Commentaires

Deux textes, inédits en France, du grand journaliste et écrivain espagnol disent les paradoxes, les tragédies et les horreurs de la guerre civile.

Manuel Chaves Nogales

Depuis 2010, grâce aux éditions Quai Voltaire, on a pu découvrir l’œuvre de Manuel Chaves Nogales – né à Séville en 1897, mort à Londres en 1944 –  dont on ne connaissait en France que la biographie du matador Juan Belmonte. Après un roman, Le Double jeu de Juan Martinez, les nouvelles du recueil À feu et à sang, écrites et publiées en 1937, fournirent l’un des livres les plus forts écrits sur la guerre civile espagnole. Suivirent Histoires prodigieuses & biographies exemplaires de quelques personnages modestes et anonymes ainsi que L’Agonie de la France avant la publication simultanée de deux nouveaux titres formidables : La Défense de Madrid et Chroniques de la guerre civile.

Le refus de tout crime

Si le récit de la bataille de Madrid s’attache au courage et à la ténacité du général Miaja (commandant les opérations au sein de la junte de défense de la ville tandis que le gouvernement de Largo Caballero s’était réfugié à Valence), l’auteur n’oublie pas de souligner les paradoxes et ambivalences d’un conflit multidimensionnel. On voit ainsi le vieux général, légaliste et modéré, contraint de s’appuyer sur les partis révolutionnaires – communistes et anarchistes – aptes à fournir des combattants. Il doit affronter l’exaltation et l’insoumission de miliciens ou de commandants libertaires, les obstacles posés par le gouvernement de Caballero jaloux de sa popularité, les crimes perpétrés par des bandes de policiers et de miliciens semant une «terreur rouge» qualifiée par Chaves d’«horrible fléau de la République»… Surtout, il y a les assauts des nationalistes épaulés par le soutien d’Hitler et de Mussolini, les bombardements, les combats acharnés, la guerre de tranchées et de fortifications. Madrid devait tomber en quelques jours, le siège durera près de deux ans. Les armes et les hommes envoyés par Moscou et la Troisième Internationale équilibrent les forces, les Brigades internationales écrivent leur épopée, mais les dissensions au sein du camp «Républicain» favoriseront la victoire de leurs adversaires. L’UGT (marxiste) et la CNT (anarchiste) rêvent d’en découdre, Miaja tempère les uns et les autres, tandis que ceux qui reculent et fuient le front, «cette tendre humanité claudicante qui ne se résigne pas au sacrifice», sont impitoyablement exécutés ou renvoyés à la mort… Plus tard, les communistes liquideront anarchistes et trotskistes, puis les socialistes se retourneront contre les communistes. Le 28 mars 1939, les troupes nationalistes défilent dans Madrid devant Franco.

Quelques poignées d’abrutis et de traîtres

La Défense de Madrid, Quai Voltaire«Au-delà des passions partisanes, il convient de s’incliner devant la bravoure des uns et des autres», écrit Chaves Nogales. Ce qui ne l’empêche pas de dresser un terrible et rageur réquisitoire contre tous les belligérants : «Le communisme et le fascisme, mais aussi la barbarie anarchiste autarcique, l’internationalisme révolutionnaire et le nationalisme réactionnaire recèlent un ferment nocif ; c’est ce ferment qui fit mourir des milliers de barbares – pareils à des bêtes enragées – là où l’Espagne bâtissait les plus superbes temples de la culture jamais érigés en Europe. Le destin a voulu que les deux matérialismes modernes de la bestialité humaine s’affrontent à la Cité universitaire. Pour être facile, le symbole n’en est pas moins fort. Chacun, de part et d’autre, se réclame de la culture et de la civilisation, et voit dans l’adversaire l’unique force de destruction, la véritable puissance du mal. Impossible, pourtant, de voir dans un Kabyle issu des confins du désert barricadé derrière une fenêtre de l’Hôpital Clinique – sans plus de valeur à ses yeux qu’un escarpement des montagnes de l’Atlas – le dépositaire, ou même le simple défenseur, de la civilisation occidentale ; pas plus que dans un analphabète extirpé de quelque mine balkanique posté, fusil-mitrailleur au poing, dans la bibliothèque de la faculté de philosophie et de lettres. Mais il en fut ainsi. Les glorieuses armées qui ont lutté à la Cité universitaire rassemblaient la racaille du monde entier. Il suffit, pour s’en convaincre, d’énumérer les forces qui les composaient. La «Brigade internationale» des Rouges et la «Neuvième Compagnie» du Tercio Étranger des Blancs ont accueilli tous les aventuriers, criminels et autres irrécupérables d’Europe (…) Mais était-ce tout ? N’y avait-il pas aussi, de part et d’autre, des Espagnols ? Oui, c’est exact. Des hommes d’Espagne, d’authentiques représentants de notre vieille race, les meilleurs peut-être, les plus forts, les plus honorables, sont tombés aux portes de Madrid, assassinés non par les balles de fusils étrangers, mais par l’infinie stupidité d’Espagnols qui ont attiré en Espagne les puissances destructrices d’Europe, les forces du mal, les haineuses et monstrueuses conceptions nées de cette nouvelle barbarie qu’est l’État totalitaire – rouge ou blanc, communiste ou fasciste. L’origine de la guerre n’est pas espagnole, et ne peut être imputée aux Espagnols. L’unique faute de l’Espagne revient à ses dirigeants qui ont ouvert les portes de leur pays à la double et antagonique invasion étrangère. Peut-être l’acharnement, l’inégalable cruauté, l’opiniâtreté que met l’homme de ce pays à défendre la cause qu’il embrasse sont-ils eux aussi très espagnols. Éternel soldat de la foi, l’Espagnol se fait tuer aujourd’hui au nom du dogme de la révolution ou de l’autarcie, comme hier il se faisait tuer au nom du dogme catholique. Cet Espagnol assassiné par le communisme ou le fascisme est le seul homme respectable de cette guerre stupide, dans laquelle le peuple ne se serait pas engagé si quelques poignées d’abrutis et de traîtres, eux aussi bien espagnols, ne l’y avaient entraîné.»

Les mêmes crimes

Cette colère imprègne une part des Chroniques de la guerre civile rassemblant des articles parus dans la presse sud-américaine, nord-américaine et européenne d’août 1936 à septembre 1939. Mais Manuel Chaves Nogales est d’abord idéaliste et naïf quand il imagine, les premiers jours du conflit, la victoire de la République dont le gouvernement, de type communiste, sera libéral, républicain, démocratique et parlementaire. La lucidité désolée prend vite le dessus. Il souligne combien les frontières entre les ennemis déclarés furent parfois poreuses en rappelant que la CNT anarchiste recycla dans ses rangs des syndicalistes catholiques ou fascistes, même si la règle était une épuration féroce et une exécution immédiate quand un ouvrier avait été militant de la Phalange. «Les mêmes crimes furent commis par les anarchistes de la FAI (Fédération anarchiste ibérique) et par ceux de la Phalange. On ne peut ignorer que les premiers hommes de main du phalangisme furent les anarcho-syndicalistes des régions occupées par les militaires», écrit-il encore.

Chroniques de la guerre civile, Quai VoltaireL’écrivain saisit parfaitement le caractère diabolique de la guerre civile qui voit chaque camp, chaque faction, chaque classe, éliminer ou trahir les siens, faire le jeu de l’ennemi, abuser les plus idéalistes amenés à défendre ce qu’ils abhorraient. Du côté de Franco et de son «aéropage d’évêques, de généraux et de capitalistes», on se débarrasse de la jeunesse fasciste et révolutionnaire de la Phalange. On la célèbre, on la fait défiler, on la noie dans une masse de nouveaux militants, mais on emprisonne les plus durs et les plus purs. Les partisans de Franco étaient anticommunistes, mais ce sont eux qui poussèrent les Républicains dans les bras de l’URSS. De l’autre côté, le gouvernement républicain de Valence liquide les trotskistes du POUM et les anars de la FAI. Chaves pointe également la contradiction de ces «nationalistes» qui s’allient avec l’internationale fasciste de Rome et de Berlin pour mieux massacrer leur propre peuple. Cependant, contrairement à ce qu’il envisageait, Franco ne se laissera pas entraîner dans la «future grande guerre européenne» et sauvera ainsi son régime.

On trouve aussi dans Chroniques de la guerre civile un hommage inattendu aux requetés, miliciens carlistes, monarchistes issus du petit peuple de Navarre : «Ces braves Navarrais, qui se font tuer au cri de “Dieu et les lois anciennes“, se seront, en définitive, sacrifiés pour imposer à l’Espagne une conception antichrétienne, anticatholique et révolutionnaire : l’État totalitaire.» Eux aussi furent trompés, cocufiés.

Médiation et restauration monarchique

Quels vainqueurs dans ce champ de ruines et ces immenses cimetières ? Manuel Chaves Nogales prédit en 1937 que ce pays épuisé «ne pourra se relever avant vingt ans, vingt ans de misère, quel que soit le vainqueur, où les Espagnols survivants devront travailler comme des esclaves pour un morceau de pain». Début 1939, il rêve d’une médiation entre Espagnols et d’une restauration monarchique pour sortir de ce vertige de la violence sans être dupe des probabilités d’une telle issue pacifique. «Il n’y a jamais eu en Espagne que deux noyaux de population estimables : le vrai peuple, c’est-à-dire le prolétariat rural et urbain, et quelques minorités plus ou moins aristocratiques qui conservaient certaines vertus héritées des siècles de grandeur», songe-t-il laconique.

La restauration de la monarchie, monarchie abandonnée par l’armée en 1931, attendra la mort de Franco en novembre 1975. Juan Carlos, désigné par le Caudillo, va alors démanteler le régime franquiste et instaurer la démocratie avec l’aide de son Premier ministre, Adolfo Suárez, cacique du parti unique hérité de la Phalange. Le 9 avril 1977, le Parti communiste est légalisé et son chef, Santiago Carrillo, ancien membre de la junte de défense de Madrid dirigée par Miaja, prête allégeance au Roi. La médiation entre Espagnols, espérée par Manuel Chaves Nogales, a enfin eu lieu.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante
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La Défense de Madrid, Quai Voltaire, 175 p. 

Chroniques de la guerre civile, Quai Voltaire, 256 p.

 

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