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Extension du domaine de Houellebecq

09 Jan Publié par dans Littérature | Commentaires

Envisager l’œuvre de Michel Houellebecq par le prisme de l’économie : c’est le pari, brillamment réussi, par Bernard Maris dans un essai incisif.

Michel Houellebecq – Near Death Experience de Gustave Kervern et Benoit Delépine / © Ad Vitam

Houellebecq économiste : le titre du dernier essai de Bernard Maris ne surprendra pas les lecteurs de l’auteur de La Carte et le territoire dont le premier roman reposait entre autres sur l’affirmation que le «domaine de la lutte», à savoir le libéralisme, s’était étendu à toutes les activités humaines, y compris la sexualité. Avant même Extension du domaine de la lutte publié en 1994, il écrivait trois ans plus tôt dans son premier livre, un essai sur H.P. Lovecraft : «Le capitalisme libéral a étendu son emprise sur les consciences ; marchant de pair avec lui sont advenus le mercantilisme, la publicité, le culte absurde et ricanant de l’efficacité économique, l’appétit exclusif et immodéré pour les richesses matérielles. Pire encore, le libéralisme s’est étendu du domaine économique au domaine sexuel. Toutes les fictions sentimentales ont volé en éclats. La pureté, la chasteté, la fidélité, la décence sont devenues des stigmates ridicules. La valeur d’un être se mesure aujourd’hui par son efficacité économique et son potentiel érotique».

Briser les liens

Malgré les développements théoriques présents dans ses œuvres, l’écrivain ne céda jamais à la lourdeur du roman à thèse et Bernard Maris évite le même écueil du dogme et de l’embrigadement idéologique en évoquant l’artiste en «économiste». Dans «notre époque gorgée d’économie», obsédée par la compétitivité et la croissance, l’auteur de Capitalisme et pulsion de mort préfère se tourner vers Houellebecq pour éclairer certains rouages d’une discipline se présentant comme une science quand elle n’est que «l’incroyable charlatanerie idéologique qui fut aussi la morale d’un temps». Des Particules élémentaires à Plateforme en passant par La Possibilité d’une île, Maris – qui souligne avec raison qu’il s’agit avant tout de romans d’amour – dégage «une fine analyse du travail, de l’art, de la création, de la valeur, du progrès, de l’industrie et de la “destruction créatrice“ chère au grand économiste Joseph Schumpeter».

La compétition sans limites, la servitude volontaire, la rivalité mimétique, l’obsolescence programmée, la frustration renouvelée, l’accumulation morbide, l’insécurité perpétuelle, l’angoisse, l’attente de nouveauté, la mobilité, la révolution systématique, l’individualisme absolu, la violence et la mort comme stade ultime de la pulsion capitaliste, le rouleau compresseur de la science et de la technique selon laquelle «Si c’est techniquement réalisable, ce sera techniquement réalisé» (Interventions) : Houellebecq a génialement disséqué les ressorts du monde techno-marchand. «Tout dans l’économie est fait pour briser les liens qui pouvaient unir les individus à leur famille, leurs géniteurs, des proches. Houellebecq conte ce processus d’individuation, d’atomisation des sociétés, qui, déjà, avait fasciné Marx. L’économie libérale brise tout ce qui est collectif : l’équipe au travail, la famille, le couple. En ce sens, la libération sexuelle relève d’une explosion “de l’individualisme et a pour effet la destruction de ces communautés intermédiaires, les dernières à séparer l’individu du marché“ (Les Particules élémentaires)», souligne Maris à propos d’un écrivain considérant le couple et la famille comme le dernier îlot de communisme primitif, ce qu’ont également bien compris les libéraux-libertaires attachés au mariage dit «pour tous», aux mères porteuses, aux enfants que l’on achète et aux ventres que l’on loue, aux «progrès» d’une science qui fera bientôt du clonage humain une réalité.

Les temps de tout avènement et de toute destruction possibles

Houellebecq économiste - Bernard Maris (Flammarion)«L’individu qui se croit libre, libéré des entraves des appartenances, des fidélités, des liens, des coutumes, des devoirs du vassal comme ceux du suzerain, n’est qu’un bref moment dans un système de transactions généralisées, une valeur d’échange, un point dans des graphiques dressés par des imbéciles, un chiffre dans un tableau», note encore Bernard Maris en dessinant l’homme moderne et son idéal-type qui est le trader ou le «jouisseur sans entraves» dont l’œuvre de Houellebecq offre quelques archétypes ultimes : du touriste sexuel au tueur en série.

Dans le sillage du précepte balzacien selon lequel la seule mission des livres est «d’indiquer les désastres produits par l’évolution des mœurs», l’écrivain n’a eu de cesse de décrire – ou d’anticiper – les mutations à l’œuvre dans un monde où rien n’a de validité permanente : ni les règles, ni les choses, ni les êtres. De ce présent perpétuel qui décrète obsolète ce qu’il adorait la veille ne peut naître qu’un sentiment d’effroi et de stupeur qu’il exprimait dans le récit Lanzarote : «Aucune position sociale, aucun lien ne pouvait plus être considéré comme assuré. Nous vivions les temps de tout avènement et de toute destruction possibles.»

Aussi fulgurantes et brillantes soient les dimensions sociologiques, économiques, politiques, voire métaphysiques des livres de Michel Houellebecq, elles ne nous toucheraient pas autant sans l’humour et l’extraordinaire ancrage du propos dans le monde concret. Ainsi, Maris retient avec justesse une scène de La Carte et le territoire où Michel Houellebecq (personnage du roman) évoque «trois produits parfaits» («les chaussures Paraboot Marche, le combiné ordinateur portable – imprimante Canon Libris, la parka Camel Legend») et son chagrin inconsolable face à la disparition de ces objets qui lui fait déplorer la logique de la société marchande visant à «capter une attente de nouveauté chez le consommateur», logique transformant «sa vie en une quête épuisante et désespérée, une errance sans fin entre des linéaires éternellement modifiés.» Et c’est ainsi que Houellebecq est grand.

Christian Authier
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Houellebecq économiste, Flammarion, 160 p.

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