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Le rire de Michel Houellebecq

07 Jan Publié par dans Littérature | Commentaires

Soumission, le nouveau roman de l’auteur de La Carte et le territoire, en librairie depuis ce mercredi 7 janvier, va susciter nombre de réactions mues par l’esprit de sérieux. Il ne faut pourtant pas oublier d’en rire.

Philippe Matsas © Flammarion

Il faudrait oublier le tintamarre médiatique, le bruit, les unes, les avis des uns et des autres, les condamnations de principe et les âneries qui vont entourer (qui ont déjà entouré, puisque le barnum a commencé quinze jours avant la sortie en librairie de Soumission) le nouveau roman de Michel Houellebecq pour simplement le lire.

Et constater que derrière la « provocation », le roman de « politique-fiction » et autres clichés tournant en boucle, la verve comique de l’écrivain est intacte. Certes, le rire chez Houellebecq est souvent grinçant, trempant dans le désenchantement, la mélancolie, voire le désespoir qui imprègnent ses œuvres, mais il est toujours au rendez-vous. Notamment à travers les pensées et les comportements des anti-héros qu’il met en scène et qui doivent beaucoup aux attitudes, aux saillies, auxquelles le Houellebecq « personnage public » est identifié.

Dans la grisaille, le spleen et la solitude qui l’habitent, « l’homo houellebecquus » réussit à nous faire rire ou sourire de sa propre misère. Ainsi, François dans Soumission confesse : « J’avais pourtant eu des amis, du temps de ma jeunesse – ou plus exactement il y avait eu certains condisciples avec lesquels je pouvais envisager, sans dégoût, d’aller boire un café ou une bière à l’intercours. » Ailleurs, ce professeur d’université évoque la tentation d’abandonner toute relation amoureuse ou sexuelle avant de se raviser : « Je changeais d’avis en cours d’année universitaire, sous l’influence de facteurs externes et très anecdotiques – en général une jupe courte. »

Du confit de canard à la guerre civile

Soumission, Michel Houellebecq - FlammarionBien sûr, le quotidien, les modes de consommation, les tics de l’époque, l’air du temps n’échappent pas au regard laser de ce romancier sociologue dont le dernier anti-héros se révèle, par exemple, pour le moins dubitatif devant la vogue du sushi et l’« espèce de consensus universel autour de cette juxtaposition amorphe de poisson cru et de riz blanc ». Face à la carte de visite que lui tend son interlocuteur (carte sur laquelle s’empilent innombrables numéros de téléphones fixes et portables, adresses Internet et autre identifiant Skype), François conclut doctement : « voilà un homme en tout cas qui se donnait les moyens d’être joint. » Guettée par le démon de l’acédie, la créature houellebecquienne est en quête de raisons de vivres, même dérisoires : « il faut bien s’intéresser à quelque chose dans la vie me dis-je, je me demandais à quoi je pourrais m’intéresser moi-même si ma sortie de la vie amoureuse se confirmait, je pourrais prendre des cours d’œnologie peut-être, ou collectionner les modèles réduits d’avion. »

Houellebecq pratique encore le rapprochement, aussi inattendu qu’incongru, d’éléments disparates via une logique n’appartenant qu’à lui ou à ses doubles romanesques. Fuyant Paris où des affrontements communautaires font couler le sang pour se réfugier dans le Sud de la France, François explique : « Je ne connaissais à vrai dire à peu près rien du Sud-Ouest, sinon que c’est une région où on mange du confit de canard ; et le confit de canard me paraissait peu compatible avec la guerre civile. » Imparable.

Chez l’écrivain, l’affirmation pseudo-scientifique se transforme en généralité péremptoire qui dérive vers l’absurde. On lut naguère sous sa plume d’irrésistibles sentences telles que « Les Norvégiens sont translucides ; exposés au soleil, ils meurent presque aussitôt. » ; « De tous les animaux de la création, le chameau est sans conteste l’un des plus agressifs et des plus hargneux. » ou « Dans les séjours de plage, comme peut-être plus généralement dans la vie, le seul moment vraiment agréable, c’est le petit déjeuner. »

Et rien n’est plus drôle que lorsqu’il mêle – dans la bouche ou la tête de ses personnages –  idées générales, trivialité et colère. Laissons une dernière fois la parole à ce cher François : « En vieillissant je me rapprochais de Nietzsche, comme c’est sans doute le cas quand on a des problèmes de plomberie. Et je me sentais davantage intéressé par Élohim, le sublime ordonnateur des constellations, que par son insipide rejeton. Jésus avait trop aimé les hommes, voilà le problème ; se laisser crucifier pour eux témoignait au minimum d’une faute de goût, comme l’aurait dit la vieille pétasse. Et le reste de ses actions ne témoignait pas non plus d’un grand discernement, comme par exemple le pardon à la femme adultère, avec des arguments du genre « que celui qui n’a jamais péché », etc. Ce n’était pourtant pas bien compliqué, il suffisait d’appeler un enfant de sept ans – il l’aurait lancée, lui, la première pierre, le putain de gosse. »

Christian Authier

Soumission, Flammarion 300 p.

photo : Philippe Matsas © Flammarion

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