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Nos vies numériques

17 Déc Publié par dans Cinéma | Commentaires

Avec Men, Women & Children, Jason Reitman évoque comment Internet et les réseaux sociaux bouleversent des vies ordinaires. Brillant.

Un lycéen ne se consacre plus qu’à un jeu de rôles en ligne ; une mère élevant seule sa fille tente de faire de celle-ci une vedette via un site Internet où elle vend des photos suggestives de l’adolescente ; une mère au foyer décide de rompre la monotonie en s’inscrivant sur un site de rencontres tandis que son mari surfe à la recherche d’escort girls et que leur fils s’abreuve d’imagerie pornographique, une jeune fille sous étroite surveillance parentale s’invite une autre vie sur la plate-forme de micro-blogage Tumblr…

Men, Women & Children de Jason Reitman

Nouveaux zombies

Nous sommes dans une petite ville américaine tranquille, mais nous pourrions être à peu près n’importe où dans le monde. Facebook, Twitter et les autres semblent avoir pris le contrôle de bien des existences. Une révolution est à l’œuvre, presque souterraine et invisible sinon par le spectacle, désormais banal, de ces êtres marchant tels des robots ou des zombies d’un genre nouveau le regard fixé sur leurs téléphones en pianotant…

Au-delà de ce qui pourrait s’apparenter à un sujet «société» pour magazine ou télévision, Men, Women & Childrenprend la mesure de cette foudroyante mutation anthropologique par de petites notations vertigineuses. Ainsi, quand des lycéens préparent un devoir sur le 11 septembre, leurs parents doivent expliquer que ce jour-là ils n’ont rien posté sur Facebook ou Twitter car ces choses-là n’existaient pas… En une dizaine d’années, tout a changé et plus rien ne sera comme avant. Tel un fil rouge, des scènes montrent le vaisseau Voyager 1, lancé par la NASA en 1977, pour donner un témoignage à d’éventuelles civilisations extra-terrestres de l’existence de notre humanité. À bord : des musiques, des messages en 55 langues, des sons naturels dont le chant des baleines et le bruit d’un baiser… Aujourd’hui, le bagage de Voyager 1, qui a seulement quitté notre système solaire en septembre 2013, paraît terriblement sentimental et naïf.

Société liquide

Accélération du temps, règne de l’exhibition et du voyeurisme, exigence de la transparence, communication immédiate et permanente, émergence de mondes virtuels : si Men, Women & Children met en lumière quelques-unes des tendances liées aux nouvelles technologies, c’est sans didactisme et à travers les destinées de personnages ordinaires solidement incarnés. De même, le réalisateur ne cède pas à la facilité de faire des adolescents les seules «victimes» (très consentantes) des réseaux sociaux et d’Internet. Les adultes ne sont pas épargnés par leur attraction. De même, les parents «répressifs» (formidable Jennifer Garner en mère obnubilée par la surveillance des activités numériques de sa fille) ne s’en sortent pas mieux que les laxistes. Nul message moralisateur dans ce film, juste la description, tour à tour tendre ou cruelle, d’êtres perdus dans les représentations falsifiées et les illusions que leur offrent smartphones, plaquettes, écrans d’ordinateurs ou de télévisions… Jason Reitman prolonge ici le portrait entrepris dans In the Aird’une «société liquide», selon l’expression de Zygmunt Bauman, où les machines ont pris le pas sur les relations humaines. On rompt par SMS, on apprend le nouveau mariage de son ex-femme sur Facebook… Malgré la pornographie et l’injonction sexuelle qui se répandent (et leur corollaire faussement paradoxal : le puritanisme), malgré l’apparente mise en réseau de tout et de n’importe qui, la solitude et l’incommunicabilité prolifèrent. L’intimité et les secrets ont encore de l’avenir. L’amour et l’estime de soi ne peuvent se mesurer en nombre de «like» et d’amis virtuels. Pour donner corps à ce film choral et subtil, il fallait de grands comédiens. Les jeunes acteurs (Ansel Elgort, Kaitlyn Dever, Elena Kampouris…) sont épatants. Adam Sandler rappelle à ceux qui n’ont pas vu À cœur ouvert et Funny People qu’il n’est pas seulement un grand acteur de comédie. Judy Greer et Rosemarie DeWitt sont égales à elles-mêmes. Peintre délicat des sentiments et de l’adolescence (JunoLast Days of Summer), critique mordant du capitalisme (Thank You for SmokingIn the Air), Jason Reitman s’impose à 39 ans comme l’un des réalisateurs les plus passionnants de sa génération.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante
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Men, Women & Children de Jason Reitman avec Ansel Elgort, Jennifer Garner, Adam Sandler. Durée : 1h59.

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