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Le retour de Jacques Laurent

13 Déc Publié par dans Littérature | Commentaires

Alain Cresciucci signe avec Jacques Laurent à l’œuvre une biographie rendant justice à un écrivain injustement oublié.

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Dans les premières pages de sa biographie, Alain Cresciucci (déjà auteur d’une biographie d’Antoine Blondin et d’un essai, Les Désenchantés, consacré aux hussards) s’interroge sur la postérité d’un auteur ignoré par l’université, oublié par la Pléiade et peu réédité. Constat irréfutable, même s’il n’est pas le seul à être à être négligé par la Pléiade, le cas de Roger Nimier (auteur Gallimard et qui fit tant pour la vénérable maison) étant particulièrement parlant. Plus grave : quelques-uns de ses livres les plus emblématiques – le roman Les Corps tranquilles, les pamphlets Paul & Jean-Paulet Mauriac sous de Gaulle – ne sont plus disponibles aujourd’hui tandis que l’essentiel de son œuvre foisonnante et bigarrée, signée par Jacques Laurent ou par son pseudonyme principal Cecil Saint-Laurent, se trouve plutôt, depuis de longues années, dans les étals des bouquinistes plutôt que dans les linéaires des librairies ou des bibliothèques. Par ailleurs, Il n’est pas surprenant, et plutôt même rassurant, que les manuels d’histoire littéraire et les universitaires savants n’aient pas retenu Jacques Laurent dans leurs filets. Tout au plus la mythologie des «Hussards» garantit quelques mentions à celui qui récusait les professeurs, les carcans, les cases, les théories et les classifications sommaires.

Du succès à l’oubli

Comment expliquer que Jacques Laurent, prix Goncourt 1971 pour Les Bêtises, auteur de best-sellers (notamment la série des Caroline Chérie) adaptés au cinéma, membre de l’Académie française depuis 1978, mort en 2000, ait déjà sombré dans l’oubli ? La même postérité semble attendre Jean Dutourd, disparu en 2011. Lui aussi eut son lot de prix littéraires, de succès publics, d’adaptations audiovisuelles et de passé académicien sans que cela ne suffise à perpétuer son œuvre. Laurent et Dutourd offrent en effet un profil similaire. Ils furent des auteurs populaires, connus et célébrés de leur vivant. Par ailleurs, tous deux étaient des écrivains «de droite» même si entre le maurrassien passé par Vichy que fut Laurent et le résistant pas insensible aux sirènes communistes avant de devenir fervent gaulliste que fut Dutourd, il y eut un gouffre. Cette étiquette d’«écrivain de droite» explique sans doute une large part de l’indifférence qui les recouvre désormais. Depuis l’après-guerre et l’époque où Laurent ferraillait notamment dans La Parisienne ou Arts contre le roman à thèse et la littérature engagée, rien n’a vraiment changé : un écrivain soucieux de sa réputation doit afficher ses idées généreuses, ses bons sentiments, son appartenance au camp du Bien.

Après une biographie de Bertrand Saint-Vincent et un livre d’entretiens avec Christophe Mercier (parus tous deux en 1995 chez Julliard), Jacques Laurent revient aujourd’hui sous la plume d’Alain Cresciucci qui signe une biographie où la sympathie pour son sujet n’empêche pas l’honnêteté intellectuelle. L’auteur évoque ainsi, sans complaisance ni anathème, le passage de Laurent à Vichy où il débarqua au printemps 1942 dans un bureau d’information et de propagande, ce qui lui vaudra un bref passage par la case prison à la Libération. Lui qui vit dans le régime de Vichy «l’honnête syndic d’une faillite dont il n’était pas coupable» ne se départira jamais d’une haine tenace envers de Gaulle dont le pamphlet Mauriac sous de Gaulle, sorti en 1964, demeure un témoignage éclatant, chef-d’œuvre littéraire et chef-d’œuvre de mauvaise foi partisane… Jacques Laurent à l’œuvre retrace «l’itinéraire d’un enfant du siècle» tout en s’attelant au défi principal : appréhender un écrivain qui se démultiplia sous divers pseudonymes et signa une œuvre aussi protéiforme qu’immense.

Comédie humaine

Jacques Laurent à l’œuvre, itinéraire d’un enfant du siècle, éditions Pierre-Guillaume de RouxDans ces milliers de pages, même la commode classification considérant Jacques Laurent comme le «véritable» écrivain et Cecil Saint-Laurent comme l’auteur de romans populaires plus ou moins bâclés ne tient pas. De Cecil, il faut lire notamment la saga en deux gros volumes (Les Passagers pour AlgerAgités d’Alger) sur la guerre d’Algérie publiée en 1961. Bien que partisan de l’Algérie française, Laurent ne sacrifie jamais la complexité du réel à ses convictions. La torture pratiquée par l’armée française n’est pas occultée tandis que les poseurs de bombes du FLN ne sont pas montrés comme de banals et vils «terroristes», mais comme des hommes (et des femmes) obéissant à leurs propres raisons. Il faut lire encore La Bourgeoise (1975) et La Mutante (1978), deux formidables romans qui par leur finesse sociologique annoncent les intuitions que développera Michel Houellebecq dans les années quatre-vingt-dix. Laurent a touché à presque tous les genres, tous les registres : le roman d’initiation (Le Petit Canard), le roman d’avant-garde (Les Corps tranquilles), le roman noir (La Mort à boireL’Erreur), la fantaisie «rose» (Blondes en série), l’essai littéraire (Stendhal comme StendhalLe Français en cage), le roman historique (les séries des Caroline ou des Hortense), le reportage (L’Algérie quand on y estChoses vues au Vietnam), l’essai historique (Quand la France occupait l’Europe), les mémoires (Histoire égoïste), le pamphlet, la fable métaphysique, le beau livre (Histoire imprévue des dessous féminins), les nouvelles (Le Regard trahi), ou encore La Fin de Lamiel qui lui permit de rendre un nouvel hommage au maître Stendhal en terminant son Lamiel. Ce rapide et partiel survol ne fait qu’effleurer une bibliographie qui a l’ampleur d’une comédie humaine balzacienne jusque dans son épaisseur historique.

Le destin, facétieux et cruel, ludique et implacable, remplace chez Laurent la présence de Dieu sans parvenir à effacer une inquiétude métaphysique particulièrement sensible dans L’Inconnu du temps qui passe et Ja ou la fin de tout, ses deux derniers romans. Si la mort est souvent présente dans ses livres, la liberté, la fantaisie, l’insolence, la drôlerie et la mélancolie en sont les motifs les plus brillants et sensibles. Ils assureront l’éclat, la permanence de cet immense écrivain quand les lecteurs de demain et après-demain se pencheront à nouveau sur son œuvre.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante
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Jacques Laurent à l’œuvre, itinéraire d’un enfant du siècle, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 375 p.

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