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Olivier Rolin, par-delà les nuages de l’Histoire

05 Déc Publié par dans Littérature | Commentaires

Dans le récit Le météorologue, l’auteur de Port-Soudan exhume le destin d’une victime de la terreur stalinienne et se souvient de «la violente espérance de l’époque». 

Olivier Rolin © H. Triay

Invité à l’université d’Arkhangelsk en 2010, Olivier Rolin eut l’occasion de se rendre sur les îles Solovki, archipel au milieu de la mer Blanche où fut édifié le premier camp de qui deviendrait le goulag. Il y revint deux ans plus tard et découvrit «sous une couverture représentant des nuages, un album hors commerce édité par la fille d’un déporté à la mémoire de son père.» «Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, le météorologue, avait été déporté aux Solovki en 1934. La moitié de l’album était constituée par des reproductions des lettres que du camp il envoyait à sa fille, Éléonora, qui n’avait pas quatre ans au moment de son arrestation. Il y avait des herbiers, des dessins d’un trait sûr, naïf et net, colorés au crayon ou à l’aquarelle», note Rolin à propos de ces compositions qui avaient aussi une fin éducative. De cette «conversation à distance entre un père et sa toute jeune fille, qu’il ne reverrait jamais» naquit chez l’écrivain l’idée de retracer la vie l’une de ces millions de victimes de la folie épuratrice stalinienne.

Gens du passé

Né en 1881 dans un village d’Ukraine, Féodossiévitch s’enthousiasme pour la Révolution qu’il sert comme inspecteur de l’éducation populaire avant de devenir, une dizaine d’années plus tard, le premier directeur du Service hydrométéorologique unifié. En bon communiste, il va aider le prolétariat à dompter les forces de la nature, mais en janvier 1934, il est arrêté et accusé de sabotage. Crime imaginaire qu’il reconnaît (comme la plupart des victimes) avant de se rétracter. Après un passage à la Loubianka, siège de la Guépéou, et au camp de Kem, il purgera sa peine de dix ans de camp de rééducation par le travail à Solovki. Là-bas, il ne cessera d’écrire à sa femme, Varvara Ivanovna, son «petit soleil clair», et à leur fille Éléonora, «ainsi nommée en souvenir de la fille de Marx».

Il écrira aussi à de nombreuses reprises au «camarade Staline» et à d’autres hiérarques pour clamer son innocence et son incompréhension. Car le Parti, pense-t-il, va bien finir par reconnaître son erreur et la vérité triomphe toujours en URSS… Finalement, Alexeï Féodossiévitch Vangengheim sera exécuté avec plus d’un millier de détenus  en novembre 1937. À la «terreur ordinaire» succède la «Grande Terreur» des années 37-38. Staline et sa clique établissent des quotas de gens à éliminer. Durant seize mois, environ 750 000 personnes seront fusillées… L’ordre opérationnel N° 00447 vise notamment les «éléments socialement nuisibles» et les «gens du passé», «n’importe qui en fait, à la discrétion des agents de la Sécurité d’État». Jusqu’à ce que la machine totalitaire se retourne même contre ses plus zélés serviteurs. Ainsi, les deux officiers ayant signé l’acte d’accusation de Féodossiévitch seront fusillés à leur tour, comme Iagoda sinistre chef de la Guépéou, comme Iéjov son successeur,  comme tant d’autres…

Olivier Rolin raconte cette «histoire qui fut une orgie de sang» à hauteur d’homme, en l’occurrence ce météorologue qui ne se révolta jamais contre son sort, qui continua à faire des portraits en éclats de pierre de Staline. On l’aurait aimé plus flamboyant, suggère l’écrivain avant de rappeler la phrase superbe de Bernard Lazare à propos du capitaine Dreyfus : «Il est innocent, c’est déjà beaucoup.» Même le régime finira par le reconnaître en 1956. Varvara Ivanovna apprend alors la mort de son mari en même temps que sa réhabilitation.

Mélancolie historique

Le météorologue - Olivier Rolin -  éditions du SeuilAncien militant maoïste, en charge de la branche militaire de la Gauche prolétarienne, Olivier Rolin – s’il a abandonné les utopies de sa jeunesse – n’oublie pas que «le communisme fut la promesse extraordinairement présente, vibrante, émouvante, d’une fracture dans l’histoire de l’humanité». L’auteur des magnifiques romans Port-Soudan et Tigre en papier, portant le deuil d’une époque où «l’esprit n’avait pas remis tous ses pouvoirs aux caisses enregistreuses des commerçants», ne donne pas un blanc-seing au présent : «il est impossible de ne pas voir sous le pays déprimant d’aujourd’hui l’ancien foyer de cette espérance mondiale, mais surtout la tombe immense où elle fût bientôt enterrée.»

«On se prend à se demander ce qui se serait passé si la folie de Staline, décapitant toutes les élites du pays, scientifiques, techniques, intellectuelles, artistiques, militaires, décimant la paysannerie et jusqu’à ce prolétariat au nom de quoi tout se faisait, dont l’URSS était supposée être la patrie, n’avait pas substitué, comme ressort de la vie soviétique, la terreur à l’enthousiasme», écrit-il encore. Cette «substitution monstrueuse de la terreur à l’enthousiasme» s’incarne dans la Loubianka : «C’est ici le centre de cette alchimie à rebours qui a transformé l’or en vil plomb. Combien de milliers d’hommes et de femmes libres et courageux sont ressortis de cet abattoir brisés, esclaves ?»

L’espérance révolutionnaire défaite, ne restent que les «grands cimetières sous la lune soviétique» remplis de vies ordinaires telle celle d’Alexeï Féodossiévitch Vangengheim «qui s’intéressait aux nuages et faisait des dessins pour sa fille.» Les dernières pages, bouleversantes, du Météorologue, ne sont pas de l’écrivain, mais reproduisent précisément les lettres et les dessins envoyés à sa fille. C’est aussi par cette mémoire, sans «devoir de», mais tellement sensible, que le livre d’Olivier Rolin est grand et poignant.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante
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Le météorologue, éditions du Seuil, 304 p.

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