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Toulouse en mode rétro

23 Nov Publié par dans Littérature | 1 commentaire

«J’étais là au centre-ville quand je me suis aperçu
Que j’étais plus dans la ville que j’aimais, ça m’a déplu
En écoutant tous les passants, je me suis senti tout nu
Ils avaient aucun accent, en tous cas rien de connu.»

L’Accent tué, Zebda.

L’exercice est implacable : juxtaposer deux prises de vue exactement sous le même angle d’une place, d’une rue ou d’un monument à un siècle de distance… Le présent en sort rarement grandi. Les éditions Les Beaux jours en ont tiré une remarquable collection intitulée «Retour à…» et le volume consacré à Toulouse, publié en 2007, vaut largement les analyses de sociologues, de géographes ou d’historiens sur les mutations à l’œuvre et ce que le philosophe Jean-Claude Michéa nomme «la destruction des villes en temps de paix».

Le bal du 14 juillet @ Jean Dieuzaide

«Lorsque j’ai commencé à travailler sur Fugues Toulousaines, au début des années 90, je ressentais effectivement que j’avais sous les yeux une ville qui n’était plus vraiment celle que j’avais connue. Les kiosques, les buvettes, disparaissaient petit à petit. Vous passiez devant un magasin, vous reveniez un mois plus tard, l’enseigne avait changé. Visuellement il y avait quelque chose qui n’était plus en place. Dans le genre de photographies que je fais, on met dans le cadre de l’appareil quelque chose qui nous correspond. Au fur et à mesure que le temps passait, je trouvais dans le cadre des éléments qui m’étaient insupportables. Tout d’un coup, il y avait un abribus bourré de publicités, un lampadaire ultra-moderne, des boutiques qui avaient changé et qui étaient devenues internationales», déclarait voici quelques semaines dans nos colonnes le photographe Claude Nori.

Beau monde et petit peuple

On retrouve quelques-unes des belles photos de Nori, ainsi bien sûr que de Jean Dieuzaide, dans le livre de Bernadette Costa-Prades, Je me souviens de Toulouse, qui vient de sortir. Cette «mémoire intime de la ville» propose un voyage en noir et blanc à travers le Toulouse des Trente Glorieuses évoqué notamment par les souvenirs d’une trentaine de toulousains «de souche» ou d’adoption : Jean-Paul Dubois, Mustapha Amokrane, Michel Naudy, Hélène Nougaro, Philippe Rougé-Thomas, Christophe André… On rencontre des galopins qui vont voir les chèvres ou les singes à cul rouge du Jardin des Plantes tandis que les plus grands prennent la direction de l’Ubu «pour aller guincher». Patois et accent chantant se font entendre dans les rues. L’Espagnol est la seconde langue, mais réfugiés communistes, anarchistes ou socialistes n’ont pas oublié leurs motifs de fâcherie. Le principe de précaution et les normes hygiénistes n’existaient pas, ce qui permettait à la boucherie Descleseaux de la rue du Taur d’exposer devant la boutique des têtes de taureaux abattus lors des corridas du dimanche précédent. Les parfums de l’épicerie Bourdon embaumaient la rue Saint-Rome. Un art de vivre qui ne disait pas son nom dictait les comportements et les ménagères toulousaines découvrirent les premiers veaux aux hormones, qui réduisaient dans leurs poêles, avec effarement.

Je me souviens de Toulouse de Bernadette Costa-Prades, Les Beaux joursRançon de l’expansion économique : les voitures et les immeubles gagnent du terrain. On construit des ponts qui défigurent le paysage pour contrarier les embouteillages. En 1959 surgit le parking Victor Hugo suivi, quatre ans plus tard de celui des Carmes conçu par Georges Candilis qui sévira aussi au Mirail. Le début de la fin… On ne parlait pas encore de «mixité sociale» car elle existait. Michel Naudy se souvient : «le beau monde et le petit peuple se côtoyaient, ce n’est que dans les années 1970 que le centre-ville sera rénové pour les plus aisés, les pauvres étant relégués à la périphérie.» Mouss de Zebda confirme : «À Toulouse, on connaissait les quartiers, pas les banlieues, le centre restait à portée de jambes ; les clivages étaient sociaux, pas encore géographiques… ce qui est bien différent. La communauté était une force.» La ville cultive alors ses icônes – l’opéra et Michel Plasson, le Stade Toulousain… – et ses lieux aussi chaleureux qu’improbables comme les restaurants La Table Ronde ou Chez Manolo. Bernadette Costa-Prades raconte que lors de sa première venue à Toulouse, un libraire situé non loin de la place du Capitole lui offrit un exemplaire du roman qu’elle feuilletait. Il s’appelait Georges Ousset, fit «l’éducation littéraire» de Christian Thorel, Bernard Maris et de beaucoup d’autres. C’était Toulouse.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante
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Je me souviens de Toulouse, Les Beaux jours.

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Un commentaire

  • rue Saint-Rome, c’était bien la seule épicerie pendant des dizaines d’années dont les propriétaires s’appelaient les BOURDONCLE; les produits vendus des haricots en grains en vrac en passant par la morue séchée, toutes sortes de poivre et de rhums et de vodkas, etc.
    elle n’a jamais été remplacée et aucun autre point de vente dans la ville ne lui ressemble, du moins jusqu’à ce jour.

    C’était aussi Toulouse info, presque 24h sur 24!!!!!!!Une halte s’imposait, même si ce n’était que pour acheter 20g de cacahuètes!!


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