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Le rock, ce passé qui ne passe pas

20 Nov Publié par dans Pop / Rock | Commentaires

Le rock est mort, mais son cadavre bouge encore. La preuve avec Peter Gabriel récemment en concert à Toulouse.

Peter Gabriel

Ce n’est pas un scoop : on sait depuis longtemps que « le rock » (au sens large du terme) est entré dans l’ère du recyclage, de la copie, du simulacre et dans l’industrie du spectacle. Les « experts » divergent sur la date de cette grande liquidation (pour certains, cela se produit au début des années soixante-dix quand apparaissent les concerts dans les stades, mais d’autres l’établissent au retour d’Elvis de son service militaire, à la mort de Brian Jones ou à la fin du mouvement punk…), mais pas vraiment sur le constat : fin de la créativité, de la rébellion, de la fugacité ; place à la répétition, l’institutionnalisation, la permanence.

De fait, en dépit des modes destinées à convaincre le public qu’il y a quelque chose de « nouveau » à consommer, nulle surprise à ce que les copistes aient pris le pouvoir. Pour ne citer qu’un exemple parmi 1000, il fallait ne jamais avoir entendu les Stones ou Led Zeppelin afin de considérer The White Stripes (1997-2011) comme un groupe original et créatif.

So what ?

À défaut de copier ce qui a été fait auparavant en pariant sur l’amnésie ou l’absence de culture musicale du public, un autre mode de production (au sens marchand du terme) consiste plus simplement encore à reproduire les œuvres du passé : qu’il s’agisse des montagnes de compilations discographiques ou des concerts aux répertoires immuables. On mise ici autant sur le « patrimoine » que sur la nostalgie.

La récente tournée de Peter Gabriel, passée par Toulouse le dimanche 13 novembre, et plus largement l’évolution de la carrière de l’artiste illustrent parfaitement le phénomène. En effet, dans la foulée de la réédition de son emblématique album So en 2012, à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la sortie du disque, Gabriel s’est lancé dans une tournée mondiale, en compagnie des musiciens qui l’accompagnaient déjà à l’époque, avec comme point d’orgue des concerts l’interprétation de So dans son intégralité (en l’occurrence les dix titres de la version CD quand l’album vinyle n’en comptait que neuf).

Peter GabrielAutrefois considéré comme un artiste novateur et porté sur les expérimentations, Peter Gabriel se contente donc, comme tant d’autres, de gérer son « fonds », mais la panne d’inspiration et la tentation de la facilité de datent pas d’aujourd’hui. En 1986, So, son cinquième album solo, fut consacré par un succès commercial planétaire. L’ancien chanteur de Genesis, artiste culte auteur de quelques tubes relatifs (Shock the Monkey, I Don’t Remember…) se métamorphosait en vedette pop imposant son mélange de rock progressif, de rythmn’ blues, de soul et de musiques traditionnelles (baptisées dans les années 80 « World Music » et dont Gabriel se fera le passeur à travers notamment son label Real World). Les albums studio suivants, Us en 1992 et Up en 2002 prolongèrent le sillon musical creusé par So, entre grandiloquence et dépouillement, mais avec des ventes déclinantes. Collaborations diverses, compilations, musiques de films ou chansons composées pour le cinéma et albums live complétèrent la période 1986-2008. En 2010, l’album de reprises Scratch My Back (avec notamment des titres de David Bowie, Paul Simon ou Lou Reed) signalait huit ans après le dernier disque studio original que Peter Gabriel avait décidément du mal à composer de nouvelles chansons ; constat étayé en 2011 avec New Blood, où il réinterprétait une sélection de ses classiques avec un orchestre philarmonique (procédé particulièrement prisé à ce moment-là), puis un an plus tard avec Live Blood, version en public de l’exercice…

Tourner les serviettes

Restait finalement à « boucler la boucle » en ne prenant même plus la peine de réarranger ou rhabiller les vieux morceaux, mais en les reproduisant à l’identique plus de vingt-cinq ans après. Car ce qui frappe en découvrant le concert de la tournée Back to the Front, c’est que les chansons de l’album So sont jouées – à l’exception de très rares modifications – au plus près de l’enregistrement studio. Nulle place pour l’improvisation, la liberté, le brin de folie, l’envie de prolonger tel titre ou d’abréger tel autre. Quel intérêt pour l’artiste et ses musiciens de dérouler ainsi, à chaque concert, le même répertoire égrené de la même façon ? Pourtant passés maîtres dans l’art du recyclage et de la répétition, les Stones encore aujourd’hui font l’effort lors de leurs concerts – autant pour ne pas lasser leur public que pour entretenir chez eux une lueur d’excitation en jouant certains titres depuis près de cinquante ans… –  de modifier d’un soir à l’autre leur setlist sur quatre ou cinq titres, d’inviter d’autres artistes pour des duos ou d’interpréter des chansons jamais jouées sur scène jusque-là (Emotional Rescue par exemple sur la dernière tournée, Can’t You Hear Me Knocking sur le Licks Tour, etc.).

À Toulouse, ce dimanche 16 novembre, un public acquis et conquis d’avance ne bouda pas son plaisir devant un spectacle composé en trois parties : une première (brève) acoustique et toutes lumières allumées, une deuxième électrique (plus longue), une troisième déroulant So avant les rappels. Le concert débuta par une chanson inédite mais inachevée ( !) que Gabriel interpréta seul aux claviers. Il faut tout de même espérer que cette étrange méthode ne se propage pas à d’autres corporations. Même si l’on a parfois l’impression de voir un film ou de lire un roman donnant le sentiment de ne pas être achevés, au moins l’état de brouillon n’est pas revendiqué. Imaginons un chef proposant dans son restaurant (Gabriel usa d’ailleurs de la métaphore gastronomique pour présenter son show au public) une entrée pas vraiment finie, cela ne ferait pas rire…

Tony Levin à la basseLe reste fut à l’inverse d’une rigueur professionnelle relevant de la routine. Les deux choristes féminines et suédoises (qui nous gratifièrent d’une première partie dont le principal mérite fut d’être relativement brève) représentèrent la seule nouveauté dans les rangs du personnel entourant Peter Gabriel, notamment au Palais des Sports de Toulouse en 1987 (voir à ce propos le texte de Greg Lamazères), à savoir David Rhodes à la guitare, Tony Levin à la basse, David Sancious aux claviers et Manu Katché à la batterie. Pendant que des spectateurs se photographiaient entre eux dans la fosse ou, plus déroutant, photographiaient les écrans projetant le concert auquel ils étaient en train d’assister ; ce petit monde faisait le job avec application. De temps en temps, Tony Levin utilisait ses « funk fingers » (sortes de griffes façon Freddy Kruger qui sont l’une de ses particularités), mais le son de sa basse ressemblait au vrombissement mécanique provoqué par le passage d’un métro. Manu Katché, dont le toucher peut être si subtil et les contretemps savoureux, pilonnait ses fûts tel un batteur de hard rock. Quant à la gestuelle de Peter Gabriel et ses « chorégraphies », elles évoquaient plus le Bézu de À la Queue Leu Leu ou le Patrick Sébastien de Tourner les serviettes que Michael Jackson tandis que la scénographie paresseuse, grues mobiles dont les têtes portent des spots (déjà usité sur la tournée originelle) et des caméras filmant en contre-plongée les visages des musiciens (comme sur la tournée Secret World), ne surprenait guère les fidèles de Gabriel. Pour notre part, nous nous éclipsâmes avant les rappels, ce qui nous valut le privilège d’échapper à l’interminable et horripilant Biko.

L’ange déchu

Que retenir au final de ce spectacle dévitalisé, hologramme à peine incarné (à l’exception de la voix de Gabriel intacte) d’un passé vieux de presque trente ans, photocopie à peine démentie par le passage du temps sur le corps de l’artiste ? Les spectateurs paraissaient ravis de revisiter les chansons de leur jeunesse comme on visite un musée aux collections permanentes. Ce « rock patrimonial »  – au-delà des enjeux du tiroir-caisse – n’a pas d’autre rôle que de tenter de nous persuader que rien n’a changé, que rien ne change jamais. C’est pour cela que l’on fait chanter les morts  sur des disques posthumes (Michael Jackson) ou dans des concerts virtuels (Elvis). Quelle est l’actualité musicale marquante de ces dernières semaines ? Des inédits de Dylan, des remastérisations de Led Zeppelin, un coffret Bowie, une énième compilation de Queen, Pink Floyd en tête des ventes en Grande-Bretagne avec un « nouvel » réunissant des rebuts vieux de vingt ans…

La tournée de Peter Gabriel doit s’achever le 10 décembre à Dublin. Dans un an, dans deux ans, dans dix ans, il y en aura d’autres sans doute identiques. Quitte à se replonger dans le passé, mieux vaut retrouver les originaux et non leurs déclinaisons falsifiées. De Gabriel, nous nous ne lasserons pas de son magnifique duo avec Joni Mitchell, My Secret Place, ou de sa voix posée dans les chœurs du sublime Fallen Angel de Robbie Robertson.

Christian Authier 

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