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La forêt interdite

02 Nov Publié par dans Opéra, Théâtre | 3 Commentaires

À Toulouse, le Sud-africain Brett Bailey livre au Théâtre Garonne une adaptation de « Macbeth », chef-d’œuvre de Verdi inspiré de la tragédie de Shakespeare.

"Macbeth" © Third World Bunfight

Né en Afrique du Sud, Brett Bailey est dramaturge, designer, metteur en scène et plasticien. Dans ses mises en scène théâtrales ou d’opéra, installations, spectacles musicaux, et autres performances iconoclastes, il propose une relecture au vitriol du monde contemporain, en particulier le paysage postcolonial de l’Afrique, les relations entre l’Afrique et l’Ouest, entre l’histoire et le présent. À Toulouse, il présente au Théâtre Garonne une adaptation de « Macbeth », l’opéra de Giuseppe Verdi inspiré de la tragédie de William Shakespeare. L’ouvrage lyrique condense et réduit considérablement le nombre de personnages, portant essentiellement son attention sur le couple Macbeth, dont la chute est dessinée en découpes précises. Lady Macbeth, «âme damnée de son époux», est la figure dominante de l’opéra et l’un des rôles les plus saisissants écrit par le compositeur. Sur le plan musical, Verdi cherche à transcrire «le bruit et la fureur shakespeariens» ; il introduit sur la scène d’opéra une violence théâtrale rarement représentée jusqu’alors.

Brett Bailey explique : «À la suite du génocide rwandais de 1994, un million de réfugiés hutus et de génocideurs ont fui en République démocratique du Congo, de l’autre côté de la frontière, où ils ont déstabilisé la région et provoqué des tensions ethniques et territoriales de basse intensité. Les guerres subséquentes et la violence continue ont causé la mort de 5,4 millions de personnes – le plus grand nombre de victimes de guerre depuis la Seconde Guerre mondiale. Sans compter les millions de personnes déplacées. Des milices aux affiliations ethniques et nationales se dissolvent et se réalignent. Des seigneurs de guerre émergent et rassemblent malfaiteurs et enfants soldats qui terrorisent les populations civiles. Le viol et l’esclavage sexuel sont un véritable fléau. L’une des premières causes de la crise continue est l’immense richesse minérale de la région. Des milices rivales s’affrontent pour le contrôle des mines. Ils forcent les locaux, hommes, femmes et enfants à travailler dans les mines sous la menace des armes. Ils les rançonnent quotidiennement et leur laissent à peine de quoi survivre. Quand une nouvelle milice prend le contrôle de la mine, elle massacre, mutile et viole pour asseoir son pouvoir. Les enfants orphelins sont forcés à travailler dans les mines ou enrôlés dans les bataillons. Les taxes collectées servent à financer les opérations, et à acheter des armes et des munitions. Le système est maintenu en place par des membres de gouvernements voisins et par des sociétés multinationales qui s’approprient les minéraux de la région et réalisent des bénéfices considérables au cours des différents stades de production de biens électroniques et industriels et de bijoux. Ils investissent de l’argent liquide dans la zone de conflit et facilitent le transfert d’armes et de munitions aux milices. Ils sont parfaitement conscients des atrocités commises. Ils voient les flux de réfugiés civils. Ils voient leur déchirement. Mais il s’agit de dommages collatéraux. On ne peut pas être sentimental. Il y a du bénéfice en jeu. Et après tout, ces “habitants primitifs de la forêt congolaise” sont-ils vraiment des humains à part entière ?»

Brett Bailey assure : «La première impulsion à monter ce spectacle est née du désir de situer « Macbeth » dans un contexte africain, comme je l’avais déjà fait avec « Médée » et « Orphée ». Je suis fasciné par la manière dont les choses (les religions, les philosophies, les modes culturels et les marchandises) échouent ou sont déversées sur les côtes africaines et dont on se les y approprie, les infiltre, les modifie et leur attribue de nouveaux usages. C’est dans ce même esprit que je voulais prendre l’opéra de Verdi qui parle de sorcellerie, de tyrannie, et de soif de pouvoir et le traiter de la même façon : me l’approprier, l’infiltrer, le modifier. J’ai imaginé l’opéra comme un monolithe architectural du XIXe siècle – une cathédrale coloniale – perdu dans la forêt ou la savane de l’Afrique centrale ; un souvenir d’une époque précédente, aujourd’hui en ruine, criblé de balles, recouvert de graffiti, s’écroulant sous le poids des plantes grimpantes. Des thèmes récurrents dans mes productions sont les atrocités commises en Afrique par les pouvoirs coloniaux européens rapaces ; l’exploitation sans merci des ressources du “monde en développement” par les multinationales ; le “monde souterrain” dans lequel des millions de personnes suent sang et eau et croupissent dans la misère pour fournir des matières premières et des ressources aux marchés du monde riche ; et l’instabilité que provoquent et attisent dans ces pays des “superpuissances” efficaces.»

Le metteur en scène poursuit : «En tant qu’artiste sud-africain ayant voyagé et travaillé dans de nombreux pays d’Afrique, ces thèmes me collent à la peau. Pour « Macbeth », j’ai créé une troupe d’acteurs-réfugiés des zones de conflit de l’Est du Congo. Ils avaient trouvé un vieux coffre rempli de fourbi (partitions musicales, costumes, etc.) d’une compagnie amateur qui a interprété l’opéra de Verdi dans la région à l’époque coloniale : un lien fascinant entre la situation actuelle et les horreurs perpétrées au nom du profit par l’administration belge. La troupe s’est servie du matériel de cet ancien « Macbeth » trouvé dans le coffre pour raconter la situation terrifiante qui dévaste leur pays en ce moment. À l’instar des dizaines de milliers d’Africains qui affluent chaque année en Europe sur des embarcations de fortune ou par avion, mais que l’on considère comme des statistiques anonymes problématiques, ces acteurs ont une histoire désespérée à raconter. Ils sont des émissaires de la région des Grands Lacs venus porter leur histoire avec fermeté sur la scène mondiale. Enfin, j’ai demandé au compositeur belge renommé Fabrizio Cassol d’arranger la partition de Verdi pour un ensemble restreint.»

Jérôme Gac

Du 4 au 8 novembre, au Théâtre Garonne, 1, avenue du Château d’eau, Toulouse.
Tél. 05 62 48 54 77.

Macbeth - Brett Bailey

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« Macbeth » © Third World Bunfight

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3 commentaires

  • Transposé en Afrique, le drame de Shakespeare mis en musique par Verdi ne vous apprendra rien sur les exactions commises dans certaines de ses contrées, et la transposition n’est pas là pour accabler les peuples africains. En bons indo-européens, nous avons suffisamment démontré au cours des siècles ce dont nous étions nous-mêmes capables.

    Les mises en évidence des exploitations multiples de ces peuples, et ce sur place, après avoir déplacé des norias de bateaux-négriers, tout cela fait partie de la mise en scène. Pas de subtilité car pas nécessaire. Les horreurs se passent de vernis.

    L’intéressant réside dans le travail du metteur en scène et comment le grain de folie, son grain de folie, permet de monter un spectacle d’une heure quarante dans lequel on retrouve bien sûr les grands moments de la tragédie illustrés aussi par des morceaux de vidéo, mais aussi et surtout par un travail surprenant sur le plan musical – travail de Fabrizio Cassol, arrangeur – et par les voix prenant en charge les rôles-titres. Macbeth et Lady Macbeth pourraient relever le défi sur la scène du Capitole.

    Quelques clins d’œil sur le plan scénique permettent de détendre l’atmosphère, mais pas plus. Le spectacle n’est pas une caricature du chef-d’œuvre verdien, ni une parodie, loin de là, et il mérite toute votre curiosité, et votre enthousiasme à la clé.

    Vous remarquerez alors que le spectacle peut se révéler aussi fort sans nudité, corps crasseux et liquides et matières organiques diverses et variées. Merci Brett Bailey.

    • Jérôme Gac dit :

      si les chanteurs des rôles de «Macbeth et Lady Macbeth pourraient relever le défi sur la scène du Capitole», le metteur en scène aurait lui aussi sa place sur la scène de l’opéra toulousain – contrairement à certains metteurs en scène que je citerai : Bernard Pisani en premier lieu, dont on vit une « Belle Hélène » consternante et pourtant «sans nudité, corps crasseux et liquides et matières organiques diverses et variées»…

  • Il fut pourtant, je reprends, Bernard Pisani, un fringant Pepe dans Andalousie, l’opérette inoubliable de Francis Lopez sur la scène du Théâtre du Capitole pour la fin d’année 1984, et ce, pour 11 représentations!!

    Il est vrai que la mise en scène de Jacques Doucet était, elle aussi, inoubliable……

    J’oubliais, Jacques Fabre réglait les chorégraphies au milieu de 22 tableaux, que du bonheur, alors! Et pas un poil sous les bras, des danseuses.


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