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Edward Limonov, au fil de l’eau

01 Nov Publié par dans Littérature | Commentaires

Le Livre de l’eau, sorte d’autobiographie vagabonde du grand écrivain russe, rassemble des souvenirs placés sous le signe aquatique.

Edward Limonov à Moscou en 2013

Depuis le prix Renaudot décerné à Emmanuel Carrère pour son Limonov, l’écrivain russe né en 1943 bénéficie dans nos contrées d’un regain d’intérêt dont certains de ses engagements politiques (notamment auprès des Serbes de Bosnie durant les conflits en Yougoslavie) l’avaient privé durant des années. Plus précisément, la «rédemption» d’Edward Limonov aux yeux des lettres françaises avait été initiée lors de la sortie en 2009 de Mes prisons (Actes Sud), formidable récit de ses deux ans de détention dans les pénitenciers de son pays pour activisme politique. En effet, le fondateur du Parti national-bolchévique était devenu, avec les jeunes militants de son parti, l’un des opposants les plus farouches au régime de Poutine et donc à nouveau fréquentable en Occident. Depuis, on réédite ses livres (Le poète russe préfère les grands nègres et Histoire de son serviteur en 2012 chez Flammarion) tandis que la même année les éditions Bartillat rassemblaient ses articles de L’Idiot International (L’Excité dans le monde des fous tranquilles).

Toujours chez Bartillat paraît aujourd’hui Le Livre de l’eau (publié en Russie en 2002 alors que Limonov était encore en prison) que l’auteur définit comme «un ouvrage insolite, parsemé de souvenirs géographiques, de coïncidences significatives». Il y consigne une sorte d’autobiographie vagabonde sous le signe des mers, des fleuves, des rivières, des lacs, des fontaines et même des saunas qu’il fréquenta au cours d’une existence aussi riche que chaotique qu’Emmanuel Carrère résumait ainsi : «voyou en Ukraine ; idole de l’underground soviétique ; clochard, puis valet d’un milliardaire à Manhattan ; écrivain à la mode à Paris ; soldat perdu dans les Balkans (…) vieux chef charismatique d’un parti de jeunes desperados.»

La vie aquatique

Le Livre de l’eau - Edward Limonov, éditions BartillatEn 1972, le jeune Limonov s’était promis de plonger dans toutes les eaux qu’il rencontrerait. Quant à ses tropismes, il confie qu’ils furent doubles : les femmes et la guerre. Nulle surprise alors que sa vie ait été chaotique, étrange, baroque. «C’est ainsi que je me suis trouvé d’un côté de l’Adriatique, à Venise, en 1982, en compagnie de gens assez particuliers, et onze ans plus tard, sur les rivages opposés, balkaniques, un fusil d’assaut en bandoulière, dans un détachement de la Police militaire de la République serbe de Krajina, aujourd’hui défunte», relève l’auteur de Journal d’un raté dans l’un de ces rapprochements qui font la beauté et l’aspect grandiose du mélange que constitue Le Livre de l’eau.

Ailleurs, on lit : «Tout le monde était amoureux d’Elena, ce n’était pas facile d’être son mari. Selon la coutume caucasienne, on essayait de me saouler pour pouvoir ensuite baiser ma femme. Il était particulièrement pénible de participer à des excursions dans la montagne où on se livrait à des pratiques de soûlographie et de gloutonnerie extravagantes en plein air autour de feux de bois où rôtissait le chachlik. Mais je m’en suis tiré : après avoir bu un jerrican de vodka, je me suis quand même retrouvé au lit à l’hôtel avec ma femme.» Ces confessions tour à tour drôles, tragiques, poétiques, sauvages, dessinent autant un destin hors normes qu’une sensibilité d’écorché vif. Les dernières pages nous montrent un Limonov tendre et ému. Comme lorsqu’il évoque celle dont il tomba amoureux quand elle avait seize ans et lui cinquante-cinq : «Si bien que nous sommes, Nastia et moi, les enfants de l’Ouragan. Je t’aime, mon astre clair. Ma petite.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante
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Le Livre de l’eau, éditions Bartillat, 290 p.

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