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Les enfants perdus de Modiano

25 Oct Publié par dans Littérature | Commentaires

Dans son dernier roman, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Patrick Modiano revisite ses thèmes de prédilection avec une grâce intacte.

Patrick Modiano © C.Hélie

Il n’est pas à craindre que le prix Nobel de littérature, décerné à Patrick Modiano le 9 octobre dernier, change l’art et la manière de l’écrivain qui prend soin d’effacer des pages «Du même auteur» de ses livres les prix obtenus (Prix Nimier pour son premier roman La Place de l’Étoile paru en 1967, Grand prix du roman de l’Académie française pour Les Boulevards de ceinture en 1972, Goncourt pour Rue des boutiques obscures en 1978) ainsi même que les années de publication de ses ouvrages. Nulle coquetterie ici, mais plutôt le désir d’indiquer que sa trentaine de romans, récits ou recueils de nouvelles ne forme qu’un vaste continuum imperméable aux honneurs et à la chronologie.

Points de repère

Modiano écrit toujours le même livre, avec des variations, des déclinaisons. Les motifs et la matière de l’univers «modianesque» (pour faire court : Paris, le goût des dates, des patronymes ou des adresses égrenés avec la précision d’un greffier, les ombres et les fantômes de l’Occupation, les identités incertaines, l’absence, la disparition…) éclairent l’objet de la quête : le temps, la mémoire, l’oubli.

Le prétexte de son dernier roman, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, ressemble à bien d’autres : un personnage part à la recherche d’événements s’étant déroulés une cinquantaine d’années auparavant et d’êtres dont il ne subsiste que de minces traces, notamment un vieux carnet ayant consigné des noms, des numéros de téléphone, des adresses. Toponymie et topographie nécessaires pour lancer l’enquête. Le narrateur de L’Herbe des nuits, sorti en 2012, résumait parfaitement l’entreprise : «j’avais besoin de points de repère, de noms de stations de métro, de numéros d’immeubles, de pedigrees de chiens, comme si je craignais que d’un instant à l’autre les gens et les choses ne se dérobent ou disparaissent et qu’il fallait au moins garder une preuve de leur existence.»

Retrouver la trace

Dans Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Jean Daragane, écrivain solitaire, reçoit un coup de fil d’où s’échappe une «voix molle et menaçante» lui proposant de lui remettre un carnet d’adresses perdu quelques semaines plus tôt dans un train. Solitaire, reclus dans son appartement parisien écrasé par la chaleur de septembre, Daragane accepte de rencontrer l’inconnu afin de récupérer ce carnet vieux d’une trentaine d’années et dont il ne se servait plus depuis cinq ans : «Parmi ces numéros de téléphone, pas un seul qu’il aurait eu envie de composer. Et puis, les deux ou trois numéros manquants, ceux qui avaient compté pour lui et qu’il savait encore par cœur, ne répondraient plus.» L’homme, Gilles Ottolini, âgé d’une quarantaine d’années, se présente accompagné d’une amie plus jeune, Chantal Grippay. En remettant son bien à Daragane, il lui confie l’avoir feuilleté et chercher des renseignements sur l’un des noms qu’il contient, celui de Guy Torstel. En vain. Le lendemain, Chantal (Joséphine de son vrai prénom) recontacte l’écrivain et lui remet un dossier comprenant des notes, divers documents et la photo d’un enfant. Des noms, des détails, des souvenirs épars et diffus vont remonter des profondeurs et pousser Daragane à se replonger dans son propre passé.

Comment retrouver les fantômes d’individus rencontrés cinquante ans ou quinze ans plus tôt ? La mémoire numérique de l’ordinateur de Daragane ne lui est d’aucun secours : «Les rares personnes dont il aurait aimé retrouver la trace avaient réussi à échapper à la vigilance de cet appareil. Elles s’étaient glissées à travers les mailles du filet parce qu’elles appartenaient à une autre époque et qu’elles n’étaient pas des enfants de chœur.» Longtemps, il avait cru que la littérature pourrait rameuter les absents, les disparus : «Écrire un livre, c’était aussi, pour lui, lancer des appels de phares ou des signaux de morse à l’intention de certaines personnes dont il ignorait ce qu’elles étaient devenues. Il suffisait de semer leurs noms au hasard des pages et d’attendre qu’elles donnent enfin de leurs nouvelles.» En vain.

La nuit froide de l’oubli

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartierÀ l’image de son héros, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier avance en tâtonnant dans le flou, la buée, l’évanescent, le brouillard, jusqu’à ce que, parfois, la mise au point ne révèle l’évidence : «Cet enfant, que des dizaines d’années tenaient à une si grande distance au point d’en faire un étranger, il était bien obligé de reconnaître que c’était lui.» «Pourquoi des gens dont vous ne soupçonniez pas l’existence, que vous croisez une fois et que vous ne reverrez plus, jouent-ils en coulisse, un rôle important dans votre vie ?», se demande Daragane. Le rêve et le mystère ont leur part dans ce roman à la mélancolie aussi insondable que délicate.

Modiano cite des titres de romans oubliés en occultant leurs auteurs (Michel Zéraffa, Carlo Coccioli), glisse de la même manière un dialogue du Pickpocket de Bresson («Pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre.») ou des références plus identifiables («dans la nuit froide de l’oubli») comme de faux indices brouillant les pistes. «Moi aussi, j’ai essayé de construire, au cours de ces dizaines d’années, des avenues à angle droit, des façades bien rectilignes, des poteaux indicateurs pour cacher le marécage et le désordre originels, les mauvais parents, les erreurs de jeunesse. Et malgré cela, de temps en temps, je tombe sur un terrain vague qui me fait brusquement ressentir l’absence de quelqu’un», écrivait-il dans L’Horizon.

Cette absence résonne encore ici dans des tintements de cloche fêlée et avec une simplicité qui serre le cœur. «Non, malheureusement. Ils ont détruit l’école de la Forêt il y a deux ans. C’était une toute petite école, vous savez…», s’entend répondre à un moment Daragane. S’imprégner de l’esprit des lieux, reconstituer une familiarité évanouie laisse espérer que l’on pourrait non pas recommencer, mais réparer, renouer les fils d’existences décousues, amputées. Peine perdue. Le bienveillant «Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier», inscrit sur un morceau de papier longtemps conservé par Daragane, prendra plus tard des accents déchirants. Le sentiment d’abandon et de trahison s’invite souvent sur la pointe des pieds : «Au début, ce n’est presque rien, le crissement de pneus sur le gravier, un bruit de moteur qui s’éloigne, et il vous faut un peu de temps encore pour vous rendre compte qu’il ne reste plus que vous dans la maison.» Il en devient d’autant plus inoubliable.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante
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Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard,

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