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Jérôme Leroy, la stratégie de la tension

18 Oct Publié par dans Littérature | Commentaires

Avec L’Ange gardien, l’auteur du Bloc signe un roman noir mêlant politique-fiction et portrait d’une France au bord de l’explosion. Réjouissant et mélancolique.

Jérôme Leroy © C. Hélie

Groupes terroristes d’extrême droite ou d’extrême gauche manipulés par des officines, divers services secrets, la loge P2 ou le réseau Gladio : on retrouve l’odeur de soufre et de sang de l’Italie des «années de plomb» dans le dernier roman de Jérôme Leroy, mais l’écrivain a projeté les motifs de ce que l’on nomma la «stratégie de la tension» sur la France contemporaine. Si L’Ange gardien prolonge Le Bloc, paru en 2011 également dans la «Série noire», où l’on découvrait un mouvement politique inspiré du FN sur le point de prendre le pouvoir, il installe de nouveaux personnages.

Voici d’abord Berthet, un barbouze de la vieille école, tueur implacable mais sentimental, ayant consacré sa vie «au meurtre, à la torture, au chantage, à la déstabilisation, à la manipulation» au sein de l’Unité, police parallèle et véritable État dans l’État. À soixante ans passés, ce survivant du monde d’avant semble être l’homme à abattre pour ses employeurs. Problème : il ne compte pas se laisser éliminer sans riposter. Surtout, Berthet veille secrètement depuis des années sur Kardiatou Diop, jeune femme d’origine sénégalaise devenue secrétaire d’Etat aux Échanges culturels européens et icône de l’intégration. Or, pressentie pour affronter Agnès Dorgelles, la présidente du Bloc patriotique aux élections municipales de Brévin-les-Monts, Mademoiselle Diop pourrait être la victime d’un complot visant à discréditer le parti d’extrême droite dont la présidente est elle-même la cible de quelques-uns de ses «amis»… Pour contrecarrer ces projets, Berthet, ange gardien et exterminateur, va s’adjoindre l’aide de Martin Joubert, écrivain dépressif de cinquante ans collectionnant les travaux d’écriture alimentaires au détriment de son œuvre.

Violence et poésie

Jérôme Leroy - L’Ange gardien (Gallimard, série noire)«Raconter des histoires violentes mais savoir respirer la poésie. Comprendre les liens secrets entre la mort et le poème», lit-on à un moment dans L’Ange gardien. Parfaite définition de l’art et la manière de Jérôme Leroy qui livre un cocktail idéalement dosé d’action et de moments de latence mélancoliques : «Berthet a toujours eu l’impression que ce serait à Lisbonne, par une après-midi de ce genre-là, qu’il parviendrait à rencontrer les  fantômes de ceux qu’il avait aimés ou qu’il avait connus et à qui il n’avait pas su, pas voulu ou pas pu dire qu’il les avait aimés.»

L’auteur de Monnaie bleue et La Minute prescrite pour l’assaut sonde les reins d’une société en décomposition, gangrénée jusque dans ses fondements tandis que la vision d’une France taraudée par les pulsions identitaires et la haine de tous contre tous lorgne parfois du côté de la satire, à l’image du média en ligne néo-réac Boulevard Atlantique (librement inspiré de Causeur auquel Leroy collabore) «qui a fait de la menace islamique et du choc des civilisations ses thèmes de prédilection». Surtout, Leroy a réussi à glisser dans ce roman âpre, sombre, violent, radical, des moments de pur burlesque notamment grâce au personnage de l’écrivain, un «hyperanxieux crypto-dépressif qui a un côté Woody Allen dans ses meilleurs jours». Largué par sa compagne, cet intello précaire – qui n’est pas sans évoquer quelques créatures houellebecquiennes – panse ses plaies avec de l’alcool et des anxiolytiques et se transforme malgré lui en acteur d’un complot à tiroirs qui le dépasse. Cela nous vaut quelques scènes irrésistibles, dont l’une tout droit sortie d’un film de Tarantino où «Martin Joubert se demande si finalement se retrouver avec des cadavres de skins dans son salon est plus dur à supporter que de travailler à Boulevard Atlantique». Pas facile de se rêver communiste en collaborant avec une droite décomplexée, à moins de voir «un fond de masochisme, là-dedans, un désir d’être en permanence dans une sorte d’inconfort moral, histoire à la fois de masquer ses contradictions sans les résoudre et de payer pour d’autres échecs».

Or, les contradictions non résolues sont un excellent matériau romanesque. Jérôme Leroy l’illustre une nouvelle fois à travers une intrigue tendue, des digressions bienvenues, des insolences, des accès de nostalgie, des beautés et des artifices nous rappelant que «le réel a un goût, une texture, des couleurs et des saisons.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante
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L’Ange gardien, Gallimard, série noire, 336 p.

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