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Dans la tête de Carla Bruti

13 Oct Publié par dans Littérature | Commentaires

Dans La mémoire de Clara, Patrick Besson imagine la vie en 2060 d’un ancien mannequin devenu chanteuse et première dame. Irrésistible.

 Patrick Besson ©  Frantz Bouton

On a beaucoup glosé dans les gazettes pour savoir si la chanson de Carla Bruni, Le Pingouin, désignait ou non François Hollande. Un peu moins à propos de Mon Raymond, célébration plus évidente de son époux. De telles interrogations n’ont pas de prise dans La mémoire de Clara. On connaissait le roman à clés, voici le roman à serrures. Aucun doute n’est permis quant aux personnages ayant inspiré à l’auteur cette farce drolatique. Patrick Besson met en scène Clara Bruti, ancien top model qui fut marié à Jean-François Brancusi, alors Président de la République française. Mais nous sommes en 2060 et la République («cette bande d’avocats marrons et de médecins véreux») a été abolie par les Qataris après l’Occupation saoudienne de 2039-2045 et la grande guerre entre le bloc chiite et le bloc sunnite. Depuis, le progrès a fait rage. On ne lit plus que sur liseuses et le iPhone 105 est enfin sorti.

Quant à Carla Bruti, âgée de 93 ans, elle doit écrire ses mémoires malgré une maladie d’Alzheimer qui complique les choses. Surtout pour son nègre, Aimé Boucicaut, jeune écrivain auteur d’un best-seller (700 000 lecteurs sur Ypernet) qui voudrait se consacrer à sa grande œuvre : Frédéric Berthet et ses amis, évocation de l’auteur de Daimler s’en vaet de la génération des néo-hussards qui apparut à la fin du XXème siècle.

Regarder le ciel sans y chercher de réponse

La mémoire de Clara de Patrick Besson, Éditions du RocherLe bonheur qu’a pris Besson en troussant ce jeu de massacre est contagieux. Un virus de mauvais esprit et de bons mots, de trouvailles intelligentes et méchantes, de bombes à fragmentation et de frappes chirurgicales contamine ses pages. Les plus maltraités ne sont pas forcément ceux auxquels on pense au début (la cruche et le petit pot de terre). Il sera difficile après La mémoire de Clara de ne pas songer à Solal Cohen en voyant Bernard-Henri Lévy s’agiter dans la petite lucarne qui a fait sa célébrité. Celui que Michel del Castillo baptisa «le rossignol des charniers» est définitivement croqué : «Il aurait été si beau en uniforme, lui qui avait toujours fait la guerre, toutes sortes de guerres. Les polémiques, les bombardements. Il aimait se frotter aux soldats, aux mitrailleuses. Humer l’air des popotes comme celui des charniers. Les départs en hélico. Les petits dej dans le désert, avec les durs des Forces Spéciales. Elle ne comprenait pas pourquoi il n’avait jamais voulu apprendre à tirer. Comme il n’avait jamais passé son permis de conduire. Dans les Forces Spéciales, on tire et on conduit, c’est obligé.»

Ailleurs, les dialogues sont tirés comme des fusées, les aphorismes pleuvent : «L’esprit, c’est ce qui reste quand on n’a plus de mémoire. Comme on ne se souvient de rien, on peut rire de tout.» ; «Au-delà d’un certain niveau de célébrité et de fortune, tout le monde se connaît. Comme, en dessous d’un certain seuil de pauvreté, chacun s’ignore.» ; «La seule façon qu’a un milliardaire de croire en l’amitié, c’est d’avoir des amis milliardaires.» Derrière la pochade (connaissez-vous la petite-fille d’Eric Neuhoff, Samantha, critique gastronomique «toujours nue sous sa burka» ?) surgit le pas de côté poétique, «l’immobilité solaire» de la jeunesse, celle d’amis qui «riaient d’eux-mêmes, croyant que ça leur épargnerait plus tard de pleurer sur eux-mêmes. Ils étaient indifférents, ennuyeux, drôles. La frivolité des profondeurs, disait Berthet.» Frédéric Berthet, écrivain pour happy few de son vivant, et dont la postérité littéraire prend des chemins inattendus au regard des rééditions, des publications d’inédits ou du nombre de romans dans lesquels son nom apparaît. De Berthet, Patrick Besson salue «Cette façon de regarder le ciel sans y chercher de réponse, de solution, de porte.» Le plaisir aristocratique de fâcher les imbéciles n’empêche pas la douceur du souvenir.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante
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La mémoire de Clara, Éditions du Rocher, 213 p.

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