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La vie au Palais

27 Sep Publié par dans Littérature | Commentaires

Bruno Deniel-Laurent publie un premier roman virtuose, L’Idiot du Palais, en forme de fable sur le pouvoir et la servitude.

Bruno Deniel-Laurent © Bureau du Colombier

Pour son premier roman, Bruno Deniel-Laurent (auteur d’essais et réalisateur de films documentaires) réussit la performance d’inventer un monde, qui plus est en cent-quarante pages concises et effilées. Voici donc le «Palais», engoncé entre des façades haussmanniennes et s’étirant sur plusieurs milliers de mètres carrés, dans lequel une Princesse, venue du richissime émirat d’Oukbahr, séjourne parfois. A son service : des centaines d’employés s’inscrivant dans une organisation ethnique savamment hiérarchisée. Les buanderies du sous-sol sont occupées par des Africaines, les cuisines confiées à des Pakistanais et des Bengalis, caste dominée par les Nubiens chargés de leur recrutement. Les femmes de chambres sont Marocaines et Philippines, ces dernières étant seules autorisées à servir la Princesse en sa présence. Plus intimes encore : «Madame Rachel», la dame de compagnie, John et Kathleen, en charge de satisfaire les caprices (privatisation d’un restaurant, manucure à trois heures du matin…) de leur patronne. Othman, officier supérieur de la Princesse, et  Abou Ahmed, intendant du Palais, veillent au bon fonctionnement de l’ensemble.

Puis, il y a la cohorte des vigiles et gardes du corps, essentiellement Serbes. Parmi eux se trouve Dušan, jeune homme pâle de vingt-cinq ans qui fut embauché par l’entremise de son compatriote Ranko, pilier de la sécurité. Son rôle est aussi simple que fastidieux. Avec deux agents sous ses ordres, il doit contrôler les allées et venues aux portes et grilles du Palais. Un jour, l’arrivée du Prince et de sa propre garde rapprochée va modifier l’existence monotone de Dušan. Car «le Prince aime l’alcool, les jeux de hasard et les coïts tarifés» et le jeune homme devra, en guise de «promotion», fournir celui-ci en prostituées…

Aristocratie échouée

L’Idiot du Palais - Bruno Deniel-Laurent (La Table Ronde)La description de cette tour de Babel est à la fois glaçante et fascinante, cernant une condition humaine réduite à sa pure fonctionnalité et sa valeur d’échange. Même chez les grouillots, les rivalités et les jalousies s’aiguisent. La goinfrerie et la bassesse des maîtres rejaillissent sur leurs esclaves qui se permettent toutefois quelques relâchements en périodes de «HPP» (Hors Présence Princière). Du protocole aux corps déformés par l’opulence à l’image de cette Princesse d’un quintal et demi : tout est absurde dans «cet ordre injuste, cette aristocratie échouée» où règne la peur.

Dušan fait figure ici de victime et de complice, innocent converti à la servitude volontaire et si l’on pressent qu’il retrouvera sa liberté, c’est malgré tout dans un final teinté d’humour noir kafkaïen. L’Idiot du Palais se dévore comme un conte vénéneux qui ne néglige pas le suspense.

Christian Authier
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L’Idiot du Palais, La Table Ronde, 140 p.

Bruno Deniel-Laurent

 

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