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Piano Aux jacobins : une ouverture en Majeur !

Piano aux Jacobins pour son édition 2014 nous a proposé un concert d’ouverture placé sous le signe du prestige et de l’évidence. Menahem Pressler est un pianiste qui ne se présente plus, musicien jusqu’à la plus infime fibre de son être et l’âge venu, nul ne sait comment cela est possible (90 ans), son allure en fait la personnification de la bonté. Il est évident que son amour de la musique lui a conservé une jeunesse incroyable. Que cela dure encore et toujours est notre plus bel espoir. Jamais l’idée de l’âge n’est venue ternir une soirée placée sous le signe de la musicalité la plus délicate. Le petit homme une fois installé au piano, n’a quitté l’estrade qu’une fois les bravos éteints. En débutant avec ce si particulier « sourire de larmes » du Rondo en la mineur de Mozart, il nous a captivés, ravis, ensorcelés. Cette pièce est si originale,qu’une oreille distraite pourrait croire qu’elle est bien plus tardive, mélangeant larmes et sourires comme peu. L’inventivité des variations, la richesse des chromatismes,la fluidité des rythmes dépassent complètement la forme du gentil rondo galant, pour évoquer une fantaisie romantique. Cette véritable déclaration d’amour au bonheur enfui qui réchauffe un présent terne a magnifiquement été portée par Menahem Presler. Son Mozart est fraternel, proche et tout à la fois de haute vue, regards portés vers l’infini et l’éternité. La sonorité, les couleurs chaudes du piano relèvent d’une texture nuageuse évitant toute dureté, toute percussion, toute violence y compris dans les moments tendus.

Menahem Pressler© Lutz Sternstein

Menahem Pressler© Lutz Sternstein

Texture de nuages hors d’âge

Des nuages à la ouate ferme afin que devenu tissus de rêves, ils se concrétisent. Comme cette impression lors de vol en avion qu’il est possible de courir sans dangers sur la mer de nuages… L’interprétation magistrale et évidente est proche de celle réalisée dans le dernier enregistrement de Menahem Pressler. La beauté du son, son effet physique, indescriptible, élargissant le propos. La manière dont il aborde les Estampes de Debussy est d’une grande originalité. Refusant toute couleur locale, toute acidité, il donne à Claude de France une chaleur dont il est trop souvent dépourvu. La verticalité des accords est amplifiée, le rythme est plus terrien, la musique de Debussy souvent jouée fine et froide est sous les doigts du pianiste prodigieusement humain, chaleureuse et consistante. Un Debussy qui en trois estampes acquiert une profondeur et une largeur inhabituelle. Le choix de cette oeuvre avec son ultime Jardin sous la pluie et ses comptines nous indique combien ce grand musicien a su garder de belles qualités de l’enfance, secret de jouvence indiscutable. Le très court impromptu de Kurtag est directement enchainé à l’ultime Sonate de Schubert. Sous les doigts de cet elfe du piano, elle renoue avec un infini, un absolu qui laisse sans voix. La longue pratique de la musique de chambre, son amour pour Schubert dont il dit que sa musique « permet de savoir que la vie vaut la peine d’être vécue », donnent à Pressler l’évidence de son jeu. Cette Sonate devient une ballade infinie, un lied sans fin, un éternel recommencement plein de surprises. Les moyens en sont une multitude de nuances, des couleurs sans nombre, un rythme à la souplesse de félin et une mise en valeur des harmonies d’une rare gourmandise. Le piano instrument, s’oublie et devient la musique même. Des applaudissements incongrus à la fin du premier mouvement font sortir l‘interprète du monde de beauté dans lequel plongé lui même il nous avait invité. Il lui (et nous) faudra un peu de temps pour y revenir, comme peut être interrompu un rêve si beau et fort par la douleur du réveil qui cisaille, mais qui repousse les yeux fermés plus fort et vigoureux après un instant. Ce Schubert ouvre des portes vers l’infini comme Mozart précédemment dans son Rondo. Le programme d’oeuvres tardives et de formes originales, message ultimes de compositeurs regardant vers l’avenir et mettant tout d‘eux dans une partition, trouve en Menahem Presler, un interprète unique, … inoubliable. Trois bis généreusement offerts poursuivent sur les voies de nuages des rêves avec une interprétation de Clair de lune de Debussy fait de flocons laiteux, puis une Mazurka et un Nocturne de Chopin, tous deux sublimes de souplesse.
Les nombreux pianistes de l’édition 2014 de Piano aux Jacobins vont devoir se surpasser,jeune prometteurs comme artistes confirmés après une telle leçon de vie, d’art et de musique avec tant de modestie. Merci à Menahem Pressler d’avoir répondu à l’invitation de Piano aux Jacobins d’une si belle manière !

Toulouse. Cloître des Jacobins, le 3 septembre 2014. Wolfgang-Amadeus Mozart (1753-1791) : Rondo en la mineur,KV 511 ; Claude Debussy (1862-1918) : Estampes ; Georgy Kurtag (né en 1926) : Impromptu – al ongarese ; Frantz Schubert (1797-1828) : Sonate n°21 en si bémol majeur, D 960 ; Menahem Pressler, piano.

Article écrit pour Classiquenews.com

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