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Les enfants humiliés de Stéphane Guibourgé

13 Sep Publié par dans Littérature | Commentaires

Avec Les fils de rien, les princes, les humiliés, l’écrivain signe un superbe roman plein de rage et d’humanité.

© Derek Ridgers

Cela fait plus de vingt ans que Stéphane Guibourgé construit une œuvre à l’écart des modes et sans dévier des thèmes qui l’inspirent. On retrouve donc dans Les fils de rien, les princes, les humiliés des enfants perdus, des âmes errantes, des êtres sauvages en quête d’harmonie. Avec brio, il mêle destinées individuelles et collectives, dessine la France des années 80 à nos jours à travers la grande armée des déracinés que rassemble le beau titre du roman. Qui sont-ils ces fils de rien, ces princes, ces humiliés ? Des gens de peu, des ouvriers sacrifiés au nom des «restructurations industrielles» (comme disait la gauche de gouvernement de l’époque), des orphelins, des gitans, des skinheads aussi. C’est auprès de ces derniers que le narrateur va connaître la chaleur du clan et des fauves entre eux, la force de «la Meute» soudée par la haine, la baston et la peur qu’elle inspire.

Ils ont quinze ou vingt ans, rarement plus. Ils s’appellent Markus, Paolo, Duce ou Falco car ils ont abandonné les noms des pères. Le chef, Lev, offre des ennemis à leur rage : les immigrés, les étrangers, les hommes politiques, l’hédonisme flasque commandé par la publicité et le spectacle… Mitan des stupides années 80 : la «rigueur» est de mise, deux millions et demi de chômeurs, la charité médiatique des «Restos du cœur» a remplacé la justice sociale, le pain et les jeux d’autrefois ont cédé la place au foot et au porno distribués par Canal +. Un quart de siècle plus tard, le narrateur, Falco, construit une maison dans une vallée entre l’Espagne et la France pour son fils qui aura bientôt neuf ans. Avant cela, il aura dû «défaire le dernier lien».

Exilés de l’intérieur

"Les fils de rien, les princes, les humiliés" S- téphane GuibourgéSi le nouveau roman de Stéphane Guibourgé impressionne par l’ampleur de sa dimension sociale et politique qui ne cède jamais aux facilités des longs développements didactiques, il réussit également à éclairer des déchirures intimes aux accents aussi universels qu’éternels. L’appartenance, le déracinement, l’exil, les origines : l’auteur du Train fantôme et du Nom de son père explore ces sillons en les abordant jusque dans leurs faces les plus douloureuses. Des souvenirs remontent, tranchants : «Amis d’enfance, petites copines de primaire jamais embrassées. Leurs voix s’estompent, leurs chevelures. Leurs paumes contre les glaces securit. Au revoir sans un mot. Nos rêves ne seront pas tenus. Ces vies égarées en chemin.» «La fêlure est en eux depuis toujours, personne ne la voit. Ils font illusion, se tiennent sous un masque. Un jour, une nuit, le masque tombe, ils s’effondrent. Certains se tuent alors, quand ils apprennent enfin qui ils sont», lit-on encore à propos de certains hommes que l’écrivain décrit comme des frères.

Le sentiment de dépossession est au cœur de ce roman et de l’existence de Falco qui a vu son père perdre sa dignité, son frère s’enfuir, ses familles de substitution s’envoler. «Nous avons perdu en route nos racines ouvrières, la culture de nos origines», songe-t-il en se souvenant du temps où l’ouvrier pouvait être fier, où la fraternité s’incarnait dans la compassion : «Cette flamme, ce foyer, nous aurions dû le préserver. La violence n’a rien à faire là. La nostalgie, l’amertume, oui.» Falco est amer car il voit que rien n’a vraiment changé autour de lui sinon en pire, que la France est plus que jamais à l’abandon, en friches : «Un pays désarticulé. Un pays de spectres (…) Un pays d’exilés de l’intérieur, un pays de reclus. Un pays de plantes fanées, jetées au feu, fleurs emportées. Un pays, langue arrachée, vidé de ses mots. Qui pourra le sauver ? Personne, c’est trop tard, personne pour se lever. Un pays castré, excisé. Un pays d’exilés, de mutilés. La Meute est sur la route du retour. Déferle. Laisse croire qu’elle saura restaurer. Raviver la flamme».

A moins que la jeunesse sans reddition et prête à toutes les révoltes sanglantes ne pose les armes : «Il n’est plus aujourd’hui de jeunesse qu’entravée. Contrôlée, assignée, surveillée. Livrée aux écrans, au langage, livré aux images, aux marques. Ses égéries.» Les fils de rien, les princes, les humiliés préserve néanmoins la flamme de l’espérance. Se retirer du monde, construire une maison pour son fils : c’est un début…

Christian Authier
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Les fils de rien, les princes, les humiliés, Fayard, 208 p.

 

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