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Les feux follets de François Cérésa

31 Août Publié par dans Littérature | Commentaires

Dans Mon ami, cet inconnu, l’écrivain dresse le portrait d’un ami suicidé, mais aussi celui d’une époque.

Maurice Ronet dans Le Feu follet de Louis Malle

François Cérésa est de ces écrivains qui aiment regarder dans le rétroviseur de leur vie, de leur époque. Non pour cultiver une nostalgie stérile, mais pour ressusciter des couleurs, des décors, des sentiments, des êtres d’autrefois dans leur éclat intact. Sugar Puffs, récit d’un été anglais à l’adolescence, en témoignait. Mon ami, cet inconnu s’inscrit dans cette veine. L’écrivain s’adresse à celui qu’il rencontra au collège, chez les maristes, et qui devint son double, son frère. Jusqu’à son suicide, le jour de ses 59 ans. A travers le portrait de «Nanard», c’est aussi un portrait de groupe que dresse Cérésa. Le temps de la jeunesse ne serait rien sans l’esprit de bande. En terminale, ils étaient cinq copains : «Royalistes le matin, communistes le midi, anarchistes le soir.» Rien de tel pour fâcher les imbéciles. En fac, le gang élargira les rangs : sept, «comme les mercenaires». Au fil des années, il y aura des rires, des disputes, des femmes, des silences, des retrouvailles. Tièdes et ventres mous s’abstenir…

Cette confession est un bréviaire autour de l’amitié : «Armand, avec qui nous avons été en froid de longues années, pense qu’on n’a des amis que dans sa jeunesse : « Ensuite, ce sont des copains, des relations de travail, de faux compagnons, des pions, des bâtons de vieillesse. » Tu n’étais pas d’accord. Raison de plus, objectais-tu, pour garder ses amis de jeunesse, pour les conserver et les bichonner. Tu avais raison. Les plus stables dans l’amitié sont les égoïstes parce qu’ils restent fidèles à eux-mêmes. Je sais ce dont je parle.» On pêche ailleurs cette belle définition qui a l’allure d’un aphorisme : «Les amis sont faits pour ne rien dire et tout comprendre.»

Que deviennent les larmes que l’on ne verse pas ?

Mon ami, cet inconnu, éditions Pierre-Guillaume de RouxMon ami, cet inconnu ressuscite par ailleurs les années 70 et un Paris pas encore muséifié, livré à la marchandise à l’image de Saint-Germain où la fripe de luxe a chassé troquets et librairies. Le goût de l’errance et de la dérive avait ses terrains de jeux. «Les lieux qu’on a aimés disparaissent de notre vie comme les gens qu’on a aimés», note Cérésa qui sait que la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel. Pas de lamentation cependant dans ces pages qui auraient pu être mises en images par le Sautet de Vincent, François, Paul et les autres ou le Scola de Nous nous sommes tant aimés.

«Si j’écris maintenant, c’est pour ne pas oublier ceux qui partent trop tôt, beaucoup trop tôt. Comment faire autrement ? Je voudrais te dire mon amitié pour avoir trop souvent oublié de te le dire de mon vivant», écrit celui qui se souvient aussi de ses aînés Louis Nucéra et Alphonse Boudard, ses «pères» en littérature. On croise également Blondin et Fallet avec lesquels Nanard avait un point commun : l’alcool. A hautes doses, jusqu’à l’hôpital où il trompait la vigilance des infirmières grâce à des corbeilles de fruits que des seringues avaient gorgés de vodka… «Tu avais la mystique de l’amitié, et celle du désordre», concède Cérésa qui n’enjolive rien et rappelle les mots terribles de Maurice Ronet dans Le Feu follet : «Je me tue parce que vous ne m’avez pas assez aimé, je me tue parce que je ne vous ai pas aimés».

Nanard a choisi le «salut par la fuite». Comme beaucoup d’épris d’absolu, d’inconsolés. Il se demandait parfois ce que deviennent les larmes que l’on ne verse pas. Pour le meilleur, elles peuvent devenir des mots, parfois même des livres. François Cérésa le démontre avec brio.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Mon ami, cet inconnu, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 175 p.

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