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Le grand Pan est toujours vivant !

29 Juin Publié par dans Musique classique | Commentaires

Troisième symphonie de Mahler dirigée par Tugan Sokhiev à la Halle aux Grains.
Orchestre National du Capitole
Anna Larsson, contralto
Chœurs Orfeon Donostiara et les Éclats

Près de dix ans après une prestation de qualité de Joseph Swensen, mahlérien confirmé, voici que nous a été donné à entendre pour célébrer l’été, la glorieuse marche du Dieu Pan faisant irruption dans la nature en fusion, après un chaos originel fourmillant de vie en gestation.

Tugan Sokhiev

Et c’est l’occasion de se rendre compte des somptueux progrès de l’orchestre National du Capitole, surtout au niveau de cuivres, longtemps un peu trop sonores et mal maîtrisés, et qui ce soir-là furent envoûtants.

Et puis de suivre les affinités nouvelles et fortes de la nouvelle « Personnalité musicale de l’année» par le Syndicat de la critique théâtre, musique et danse, Tugan Sokhiev.

Il y eut des grands moments entre les rencontres de Sokhiev et Mahler, comme la Quatrième, le Deuxième, et des moments moins aboutis comme la Sixième et la Cinquième. Son interprétation de la Troisième de Mahler se situe au sommet de sa fréquentation avec l’immense compositeur bohémien.

Cela n’était pas évident pour certaines raisons. D’abord la longueur exceptionnelle de cette œuvre qui en fait l’une des plus immenses de la musique occidentale. Car de Nys la comparait en beauté et en grandeur à la Passion selon Saint-Mathieu de Bach. Effectivement ce fleuve-amazone de la musique est presque effrayant tant il demande de souffle, de diversités de climats entre le tellurisme du premier mouvement, la tendresse du second, l’humour panique du troisième, les abîmes du quatrième, la douce ironie enfantine du cinquième, la péroraison mystique de l’adagio final.

Comment unifier ce patchwork d’émotions, ces collages, ses télescopages de sensations, si volontairement hétéroclites que Mahler a édifié dans l’exaltation fusionnelle de la nature ?

Gustav MahlerLa plupart des chefs d’orchestre s’y perdent, peu arrivent à restituer cette genèse, ce commencement du monde. Dans notre mémoire demeurent à jamais Charles Adler et Jascha Horenstein, et Klaus Tennstedt en concert.

Il faut savoir faire se lever la pâte de la création du monde.

Tugan Sokhiev y parvient avec autorité.

Un autre écueil est de tirer cette symphonie du côté de Tchaïkovski, alliant un certain côté pompier avec un pathos sucré. À part le second mouvement, le plus discutable de son interprétation, Sokhiev surmonte ce piège.

Une autre interrogation sur sa version très personnelle porte sur sa tendance au ralentissement du tempo, surtout au début de l’œuvre et parfois dans les moments apaisés de la musique.

Cela surprend, mais cela est voulu, et permet un contraste saisissant avec la naissance de la marche initiale, l’humour panique du second, et de l’emballement du troisième.

Et puis louons ce chef d’avoir introduit une grande clarté, presque une spectrographie, de cette musique qui peut facilement devenir chaotique et lourde, enflée et démesurée. Cette magnifique lumière projetée sur cette symphonie la projette très haut. Quelles attentions dans les détails, les dialogues entre instruments.

Mahler ManuscritPersonnellement je ne m’attendais pas à cette transfiguration de la Troisième par un chef plutôt intériorisé et clinique. Lourde erreur, Sokhiev est grand dans cette symphonie et révèle bien des ombres souvent cachées de cette œuvre. Cette œuvre il faut en dire quelques mots, sachant que l’excellent programme distribué au public et l’article de présentation de Michel Grialou, éclairent déjà beaucoup cette musique tentaculaire et sublime. 

« Ce n’est presque plus de la musique, ce ne sont pour ainsi dire que des bruits de la Nature. Cela donne le frisson de voir comment la vie se dégage progressivement de la matière inanimée et pétrifiée… Jusqu’à ce qu’elle se différencie de degré en degré dans des formes d’évolution toujours plus élevées : les fleurs, les animaux, l’homme, jusqu’au royaume des esprits, jusqu’aux « anges ». (Lettre de Mahler à Nathalie)

Et dans ce songe de l‘été, Mahler a su transcrire presque physiologiquement les bruits de la nature de la nature en formation, dans une explosion de fièvre créatrice des étés 1895 et 1896.

« Partout et toujours une musique n’est qu’un bruit de nature »dira Mahler.

C’est son gai savoir nietzschéen, et la musique explose pour suivre la houle montante de la nature et bâtir une cathédrale païenne.

C’est aussi un hymne au cosmos.

Mahler met en musique son grand besoin d’éternité et de joie, son ardeur prométhéenne, son défi aux dieux, dans son incroyable dessein de vouloir créer un monde.

Pan s’éveille vraiment dans cette symphonie.

Il faut donc savoir restituer la nature qui s’éveille, le déluge sonore de la marche triomphale, l’enluminure insouciante des fleurs, l’idylle frissonnante de la forêt et des oiseaux, la nuit profonde du minuit du monde, l’innocence enfantine, l’hypnose comme une marée du final qui est une élévation au-dessus de l’existence.

Voici tout ce qu’un chef doit savoir rendre avec unité, autorité, amour.

Tugan Sokhiev maîtrise tout cela. Pas seul bien sûr, car comme il le dit c’est un travail en commun avec tous les musiciens, tous tendus vers l’excellence musicale, galvanisés par l’énergie formidable de leur chef, sa lucidité musicale aussi qui rend tout clair et lisible.

Aussi il faut saluer la magnifique prestation de tout l’orchestre, depuis le cor en coulisse, aux cuivres impressionnants, aux cordes en apesanteur souvent, aux bois beaux échos des oiseaux et des forêts, aux percussions dévastatrices, les chœurs souverains, la soliste Anna Larsson, longtemps complice du cher Abbado,  qui fut en extase mystique.

Tout était en état de surpassement, alors autant envelopper dans des éloges globaux l’un des plus beaux concerts de la saison, voire plus.

Mentionnons quand même, par admiration et par amitié, le bouquet de fleurs offert à Michel Ventula qui prend sa retraite, lui le Vulcain des percussions.

Nous le retrouverons sûrement aussi bien aux concerts de jazz, qu’ailleurs.

Bon vent Michel !

Gil Pressnitzer

A noter : Le concert est visible dans son intégralité sur Arte Concert

Orchestre National du Capitole de Toulouse

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