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Claudio Abbado, sa dernière N°9 de Bruckner, véritable et prémonitoire montée au ciel

C’est l’enregistrement du dernier concert d’un des plus grands chefs d’orchestre de la fin du XXe siècle et du début du XXIe. Avec le Lucerne Festival Orchestra, ce fut le chant du cygne de Claudio Abbado au cours d’une soirée de concert que les présents ont affirmé ne jamais pouvoir oublier, un véritable testament du maître. Le concert donnait à entendre deux symphonies dites « inachevées », celle de Schubert puis cette Neuvième d’Anton Bruckner. Les chanceux qui ont pu assister en live à ses concerts vous diront qu’Abbado, c’était d’abord la musique en vie, avec son univers pleinement ressenti sur l’estrade. «volare con la musica », voler avec la musique, telle est l’expression que des milliers de ses auditeurs en concerts lui ont dédié.

Claudio Abado

Cette version audio sert de parfaite illustration à ce qu’écrivait il y a peu, un de ses plus que fervents admirateurs, des propos qui serviront en même temps d’analyse de l’œuvre qui se révèlerait, dite autrement, parfaitement incongrue. « …Car Abbado a changé ma vie. Il a changé mon rapport à la musique. Il m’a appris à écouter et surtout à comprendre. Abbado n’est pas comme Pierre B…, un pédagogue. Il ne dit rien, il n’explique rien. Mais il dit et il explique en dirigeant, et comme il dirige, il vit. C’est là sa vérité et c’est cela qu’il transmet, l’intensité, la profondeur, l’épaisseur de la vie. On ne sortait jamais indemne d’un concert d’Abbado. » Et, plus loin encore : « …à Lucerne, cet été, même si je le refusais, son Schubert et son Bruckner sonnaient comme une résignation. Abbado, ce fut toujours pour moi une jeunesse incroyable, une énergie intacte, un sourire ineffable et bouleversant. Cet été à Lucerne, il n’y avait rien qu’une tristesse prémonitoire, que deux symphonies des adieux, inachevées comme le resteront tous les projets qu’il continuait d’échafauder… »

Claudio Abbado - Marco Caselli

Quelques mots sur l’œuvre elle-même :

Anton Bruckner, ou l’ascension opiniâtre du petit maître d’école jusque vers les plus hautes destinées grâce à une foi indéfectible dans la musique et une probité absolue à l’égard de son art. Ou, quand les flèches de ses cathédrales sonores se fondent dans le ciel.

• Symphonie n°9 en ré mineur

I Feierlich, misterioso – « solennel et mystérieux » 25’

II Scherzo : Bewegt, lebhaft  « mouvementé et vif »
– Trio : Schnell « rapide »         10’

III Adagio : Sehr langsam, feierlich : « très lent et solennel » 27’

Durée env. 60’ 

J’ai dédié mes premières symphonies à l’un et à l’autre respectable amateur de musique, mais la dernière, la Neuvième, devra maintenant être offerte au bon Dieu, s’il veut bien l’accepter.

« dem lieben Gott gewidmet » (« dédiée à Dieu »)

Esquissée dès l’été 1887, continuée en Avril 1891 et le troisième mouvement terminé le 30 novembre 1894.

Ebauches multiples du Finale qui ne sera jamais achevé.

Création le 11 Février 1903 à Vienne, sous la direction de Ferdinand Löwe. Les trois mouvements auraient été présentés suivis du Te Deum comme le compositeur l’avait suggéré.

A partir de 1932, on revient à la version originale, en laissant de côté les interventions de F. Löwe. C’est l’Originalfassung. Création le 2 avril 1932 à la Tonhalle de Munich ; à ce même concert furent données consécutivement la version 1903 et l’originale !

Effectif orchestral ; il est assez impressionnant avec tout d’abord les bois non par 2 mais par 3 ; 4 cors et 4 « tuben wagner » ; 3 trompettes ; 3 trombones, 1 tuba ; timbales ; les pupitres de cordes au grand complet.

A propos du Finale inachevé par le compositeur lui-même : quand on laisse de côté le Finale dont la partition, reste lacunaire, la Neuvième apparaît bien comme une inéluctable montée vers le ciel, ou comme une cathédrale puissante dans son gothique le plus flamboyant. Par contre, si on le prend en compte, même incomplet, l’idée d’angoisse va dominer avec toutes ses éruptions, ses déchirures, tout ce qui remet en cause quiétude et certitudes. Le point d’aboutissement ne sera plus alors cette « lente mais inéluctable montée vers le ciel ». Toutes les lignes de force, toutes les ruptures participent d’un virulent discours, obsédé par la menace lancinante, la hantise du jugement dernier ; un mouvement étrange, presque halluciné, d’une angoisse morbide extrême, rehaussé par des dissonances parfois très crues.

Une autre fin, une autre œuvre dans sa globalité ; qui sait? à découvrir.

« Tout meurt, l’âme s’enfuit et, reprenant son lieu extatique, se pâme au giron de son Dieu. »   Agrippa d’Aubigné – Les Tragiques –  livre VII

Bruckner © Henrik Lindberg

Michel Grialou 

Universal – Deutsch Grammophon

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