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Des héros presque ordinaires

12 Juin Publié par dans Littérature | Commentaires

Dans Nous n’étions pas des héros, Benoît Hopquin a recueilli les témoignages de quatorze Compagnons de la Libération. Des récits intimes qui forment aussi une fresque de la France libre. Remarquable.

Nous n’étions pas des héros

Qui se souvient des Compagnons de la Libération ? Le titre fut décerné pour «récompenser les personnes, les unités militaires et les collectivités civiles qui se seront signalées dans l’œuvre de libération de la France et de son empire». Parmi les 1038 personnes appartenant à l’Ordre, les trois quarts «avaient rejoint la France libre ou la Résistance avant la fin de 1940. Plus de trois cents ne virent pas la capitulation allemande», rappelle Benoît Hopquin, grand reporter au Monde qui est allé à la rencontre de 14 d’entre eux. On retrouve des personnalités bien connues comme François Jacob (disparu en avril 2013) ou Daniel Cordier et d’autres que l’on prend plaisir à découvrir à travers des destinées singulières et tellement humaines.

«La flamme était en nous»

Ils avaient autour de vingt ans en juin 40 et certains, comme Hubert Germain ou Claude Lepeu, seront parmi les 2000 Français libres passés en revue par le général de Gaulle, le 6 juillet, à l’Olympia Hall de Londres. Celui que Vichy présente comme un général félon lance aux premiers ralliés : «Je ne vous félicite pas d’être venus, vous n’avez fait que votre devoir». Avant de promettre : «Ce sera long, vous vous battrez dans le monde entier, mais à la fin nous vaincrons.»

Résistants, soldats de la 2ème DB, officiers de la Légion ou pilotes de chasse : les hommes qui se racontent dans Nous n’étions pas des héros partageaient un patriotisme chevillé au corps et à l’âme, à l’honneur et à ses réflexes. A propos d’Hubert Germain, «né dans les beaux quartiers de Paris» en 1920, ayant vécu ses jeunes années à Damas ou Hanoï dans les horizons lointains de l’Empire tout en conservant une «âme rurale», Hopquin écrit : «Son amour de la France était lié à l’amour de la terre. C’était un sentiment qui se transmettait de père en fils comme on se lègue une parcelle en héritage. Ce n’était pas l’amour de la patrie, mot bien trop abstrait. Non, c’était vraiment l’amour de la France, ce pays concret que l’on peut prendre au creux de sa main et glisser entre les doigts.» Lui précise : «Nous étions des braises, la flamme était en nous, elle a jailli.»

Même feu sacré chez Claude Lepeu, né en 1921 dans une famille bourgeoise, catholique et pratiquante, et qui se battra à Bir Hakeim. Pourquoi rejoindre Londres et tout quitter ? «C’est en soi et ça jaillit comme l’amour», répond-il. Et de compléter : «Qu’est-ce qui m’a poussé à partir? Je crois que c’est de risquer de ne plus être libre.» D’autres ont pris les armes dans l’hexagone comme le FTP Louis Cortot («C’est la résistance qui est venue à moi», dit celui qui avait seize ans en 1941) ou le FFI Charles Gonard qui participa à l’élimination de Philippe Henriot, milicien et secrétaire d’Etat à la propagande.

«Il ne faut pas les oublier»

Au fil de ces confessions, de grands épisodes et de grands hommes surgissent. Voici la bataille de Bir Hakeim, le général Leclerc («ce franc-tireur hobereau, cet anarchiste issu de la vieille noblesse patriote et cléricale»), l’entrée dans Paris libéré du capitaine Raymond Dronne à la tête de la «Nueve» détachée de la 2ème DB, l’épopée de l’île de Sein (faite Compagnon en 1946) que 124 hommes avaient quitté entre le 24 et le 26 juin 1940 pour rejoindre Londres. Le plus jeune avait 14 ans, le plus vieux 54 ans… Voici encore la 13ème demi-brigade de Légion étrangère (13e DBLE) commandée depuis septembre 1941 par le lieutenant-colonel Dimitri Amilakvari. Commandant dans la Légion étrangère, ce prince géorgien, naturalisé en mars 1940, se trouvait à Brest le 18 juin 40 et décida, alors qu’il venait d’entendre de Gaulle, de s’enrôler dans la France libre : «Je dois tout à la France. Ce n’est pas au moment où elle a besoin de moi que je vais l’abandonner.» Après une guerre héroïque qui le mena de Dakar à Bir Hakeim en passant par le Gabon, l’Erythrée ou la Syrie, il meurt en octobre 1942 au cours de la bataille d’El-Alamein.

Il y eut nombre de sangs mêlés et de Français de fraîche date chez ceux prenant les armes contre Vichy, les nazis et leurs alliés. Comment ne pas mentionner les hommes venus de l’Empire? Henri Beaugé fit ainsi la guerre aux côtés de Cambodgiens, de Syriens, de Libanais, de goumiers marocains, de tirailleurs sénégalais, de Mossis ou de Bambaras, d’anonymes, d’«indigènes» tels ces soldats saras, une ethnie tchadienne. «Il ne faut pas les oublier. C’étaient des gars en or», dit-il à Benoît Hopquin qui complète : «D’autres étaient basés en Syrie et avaient rallié la France libre quand tout leur intimait de rentrer dans leur village. Henri Beaugé apprit leurs noms : l’adjudant Doursam, les sergents M’Boga et Nembatio, le caporal Sadormo, le soldat Dankemna, N’Douba ou Mandaye.» Noms que l’on ne peut lire aujourd’hui sans avoir le cœur serré.

«Il y a eu la guerre, monsieur…»

Nous n’étions pas des héros - Benoît HopquinSi ce livre est souvent émouvant, il ne cède jamais aux sirènes du pathos ni du lyrisme héroïsant. Ces hommes, qui ont connu les horreurs et les souffrances de la guerre, ne se haussent jamais du col. Ils témoignent d’abord pour ceux qui ne sont plus. Ils furent des gueux, des parias, et ne se permettent pas de juger sans appel ceux qui firent de mauvais choix ou qui mirent du temps à basculer. Puis, la Libération et l’après-guerre apportèrent paradoxalement leur lot de désillusions et d’amertumes : le spectacle de l’épuration et des prouesses de garçons-coiffeurs résistants de la 25ème heure, l’étroitesse et la bassesse d’une vie rendue à l’ordinaire.

Jacques Hébert reprit ses études de médecine en 1946 et, à bientôt 26 ans, devait achever ses examens de première année interrompue en 1940. A un mandarin brocardant la lenteur de son cursus, il répondit : «Il y a eu la guerre, monsieur…» Comme d’autres des Compagnons réunis ici, à l’instar de Fred Moore (député de la Somme) ou d’Hubert Germain (maire de Saint-Chéron dans l’Essonne puis député de Paris), il fit de la politique (député gaulliste, maire de Cherbourg pendant vingt ans), mais l’époque avait changé. Quand on demande à Alain Gayet ce qu’était un gaulliste des grandes heures, des années terribles, il dessine un profil aux vertus intactes : «C’est d’abord un type traditionnaliste. Et c’est aussi un non-conformiste. Il quitte la tradition quand celle-ci n’est plus valable.» Ces hommes surgis du passé, tellement vivants (bien que certains soient morts depuis la réalisation des entretiens) et dont les visages sont magnifiquement photographiés par Pierre-Jean Santini, nous chuchotent en toute humilité que le pire n’est jamais sûr et que rien ne finit jamais.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Nous n’étions pas des héros, Calmann-Lévy, 336 p.

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