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Ouvert la nuit

08 Juin Publié par dans Littérature | Commentaires

Un recueil de chroniques permet de retrouver la plume mordante et nostalgique de Jean-Michel Gravier.

Elle court, elle court… la nuit

C’était une époque où les écrivains donnaient encore le la dans les journaux. Au Matin de Paris, en cette fin des années 70 et début des années 80, il y avait notamment Bernard Frank. On pouvait lire aussi Jean-Paul Kauffmann et Jean-Michel Gravier qui n’avaient pas encore écrit leurs livres. L’œuvre de ce dernier sera mince (un recueil de lettres, Les héros du peuple sont immortels, et un roman, Les Clefs de la plage) et il disparaitra en 1994, mais sa plume sera assez marquante pour que certains ne l’oublient pas, à l’image d’Arnaud Le Guern qui édite aujourd’hui (et préface joliment) Elle court, elle court… la nuit. Sous ce titre, Gravier chroniquait dans le quotidien les nuits parisiennes et cannoises (le temps du festival) avec une ironie et une vivacité intactes.

Certes, des noms qui parcourent ce volume ne diront pas grand-chose aux lecteurs de 2014, mais d’autres donnent le sentiment que rien n’a changé : éternelle comédie sociale et humaine dont les acteurs ne veulent pas quitter la scène. Coups de griffes, éclats de rires, exercices d’admiration se chevauchent dans ces pages où affleurent des accents mélancoliques et nostalgiques. Car Jean-Michel Gravier n’était dupe de rien et aurait pu dire, à l’instar d’Antoine Blondin, que l’on boit ensemble, mais que l’on est saoul tout seul.

Grande classe

Elle court, elle court… la nuit, Jean-Michel Gravier (Écriture)«La nuit à Paris, je m’en tape donc, car je sais maintenant que toutes les vieilles histoires qui traînent sur cette fameuse nuit libératrice sont fausses : les cons que l’on croise station Châtelet sont aussi cons quand la nuit se casse la gueule sur la ville et je me demande toujours comment ils font, ceux dont ce n’est même pas le métier, pour ne vivre que pour cette frime, vaine, si vaine. Cette nuit-là, pourtant, quand Maria Félix – soixante-huit ans et toutes ses fausses dents – a chanté trois tangos si beaux alors que des extraits de ses vieux films ont passé sur grand écran, je me suis dit in petto,ex abrupto et subito, que les vieilles dames, même liftées, avaient une sorte de charme étouffant, excitant pour l’esprit et pour le reste, qui va bien à nos corps printaniers (…) Le monde est-il si bête qu’il empêche les gens d’avancer, de faire et de dire l’amour autrement qu’en chansons ? Toutes ces exaspérations nocturnes et parisiennes ne sont-elles pas, en vérité, le constat moderne d’une conduite d’échec ?», écrivait-il. Grande classe.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Elle court, elle court… la nuit, Écriture, 365 p.

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