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A la recherche de Pascal

06 Juin Publié par dans Littérature | Commentaires

Xavier Patier signe un livre plein de ferveur et de joie autour de Blaise Pascal. Chef-d’œuvre.

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Il ne faut surtout pas se fier à l’horrible couverture de ce Pascal, la nuit de l’extase, qui évoque l’affiche d’un film fantastique de série Z des années 50, ni même au propos annoncé du livre qui pourrait rebuter le lecteur a priori peu attiré par les tribulations extatiques de Blaise Pascal. Car Xavier Patier – remarquable romancier (Frère HonoratReste avec moiLaisser-courre…) et non moins remarquable essayiste ou mémorialiste (Horace à la campagne,Le Château absolu…) – signe là un texte haletant, profond, joyeux, drôle, intelligent.

A propos de son «sujet», Patier avoue : «J’avais une grossière idée de son apport à la physique. J’avais une notion plutôt vague du polémiste des Provinciales. J’ignorais l’homme.» Pourquoi être revenu alors à ce classique que l’on ne descend plus guère des étagères des bibliothèques ? L’auteur confie que, malgré une vie heureuse et épanouie, il traversa voici quelques mois une sorte de crise : «La vulgarité ambiante, les élections perdues, l’économie malade, les catastrophes, l’ordre moral : j’éprouvai tout à coup un gigantesque ras-le-bol. Je suis parti.» Certes, ce fut une fuite invisible, clandestine au regard des conventions que commande la vie sociale et professionnelle, mais un pas de côté décisif qui «désintoxique de l’immédiateté» : plus de journal, de radio, de télévision, d’Internet… Quant aux lectures, «aucun livre imprimé depuis moins d’un siècle». Parmi elles, un soir, une édition des Pensées avec en introduction le texte du «Mémorial», quelques lignes griffonnées le 23 novembre 1654, entre dix heures et demie et minuit et demi, qui ne quitteront plus Pascal et qui seront retrouvées dans la doublure de son habit après sa mort. En cette nuit, Pascal rencontra une lumière, un feu. Il se donna entièrement et à jamais à Dieu tout en décidant de fixer ce ravissement, cette extase.

Émerveillement

Pascal, la nuit de l’extase - Xavier Patier (éditions du Cerf)Que s’est-il passé ? Que s’est-il vraiment passé ? Des siècles plus tard, Xavier Patier mène l’enquête dans «la fraternité exclusive d’un compagnon spirituel qui est un génie contesté par la méritocratie. A la fin, je découvre la clef d’un bonheur inespéré. Et ce bonheur n’est pas celui que j’avais imaginé. Il est révélé par la dernière seconde de la vie de Pascal, à l’instant qui éclaire tout.» A qui s’adressait-il dans ce billet ? A lui-même, pour «vaincre le temps» et conjurer «l’oubli des grâces reçues», car le «Mémorial» est avant tout l’acte d’un greffier : «N’oublie jamais qu’à une certaine heure tu as, toi le scientifique imbu de sa supériorité, désiré la “soumission totale et douce à Jésus“. Tu as, toi le pessimiste, été fasciné par la “grandeur de l’âme humaine“. Tu as, toi le sceptique, ressenti une “certitude“. Tu as, toi le cérébral, éprouvé un “sentiment“. Tu as revu toute cette vanité et ce temps perdu – “Je l’ai fui, je m’en suis séparé“ –, et tu l’as juré : “Que je n’en sois jamais séparé !“», écrit Patier.

Pascal, la nuit de l’extase est à la fois une promenade spirituelle et historique, une biographie vagabonde et personnelle, un récit intime. Si Xavier Patier cerne avec subtilité la complexité de son sujet («il fut à la fois de plus en plus catholique et de plus en plus janséniste. Il a vécu ce déchirement sans jamais le résoudre»), il l’observe aussi au regard des temps présents. Si l’univers de Port-Royal nous convainc sans peine que «la grandeur était alors partout en France», l’écrivain n’en hérite aucune amertume : «J’ai découvert alors ce paradoxe : la liberté de vivre en compagnie d’une époque remarquable me réconciliait avec mon propre temps.» Ce livre, que l’on lit un stylo à la main, pour en souligner les fulgurances et les beautés, est un appel à l’émerveillement contre le poison du désespoir : «la dictature des bons sentiments libertaires, l’affaiblissement dans le déshonneur de l’Europe, le refoulement de l’Histoire, ce deuil épuisant que la France fait d’elle-même à longueur de journée, l’érosion de la foi, la haine de soi, et cette manière de tout prendre par le petit côté, cela ne pèse pas lourd à côté de ce qu’il y a en contrepartie de proprement génial, la liberté, la communication à pleine brassée, l’ubiquité, l’accès instantané au savoir universel, la vitalité du changement, l’ouverture au monde, la médecine, et la prise de conscience qu’il y a quelque chose de précaire dans notre civilisation et dans l’humanité même, qu’on appelle l’écologie. Vivre aujourd’hui, c’est avoir accès non seulement à tout l’espace, mais à tout le temps. J’ai décidé d’aimer mon époque parce qu’elle contenait les autres. Elle me permettait de randonner en sécurité dans le passé tout en profitant des prodiges d’aujourd’hui».

On aura compris que Pascal, la nuit de l’extase est un livre très éternel et très actuel. Il nous ramène aux lignes de front essentielles : «La guerre Voltaire-Pascal ne finira pas. Deux France avec eux poursuivent de génération en génération un dialogue de sourd. Hugo contre Montalembert, Combes contre Sangnier, Sartre contre Mauriac, Mitterrand contre de Gaulle.» Mais il le fait avec une façon si émouvante et si joyeuse qu’il donne envie de retrouver en Pascal «un maître de vie».

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Pascal, la nuit de l’extase, éditions du Cerf, 175 p.

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