Close

François Taillandier : jeux de trônes et choc des civilisations

26 Mai Publié par dans Littérature | Commentaires

Dans La Croix et le Croissant, l’écrivain retrace la naissance de l’unification des royaumes francs et de l’Occident chrétien face à l’émergence d’un islam conquérant. Virtuose.

François Taillandier ©  D. Balicki

Le propre d’un écrivain est de surprendre. On connaissait François Taillandier, à l’instar d’un Michel Houellebecq ou d’un Benoît Duteurtre, en scrutateur aussi subtil qu’inspiré des mutations contemporaines notamment à travers Des Hommes qui s’éloignentAnielka ou La Grande Intrigue (saga romanesque en cinq volumes). Or, le voici désormais plongé dans les «âges obscurs», du Vème au XIème siècle, avec une trilogie initiée par L’Écriture du monde (paru l’été dernier) et que vient prolonger La Croix et le Croissant.

Raconter le monde d’hier et d’aujourd’hui

En 638 à Constantinople, l’empereur Héraclius meurt à petit feu. Il se souvient de ses combats contre l’Empire perse, mais surtout de cet étrange adversaire, «l’Arabe, qu’on nommait aussi Saracène ou Ismaélien», qui porté par sa foi simple et violente mène la guerre sainte au nom d’Allah : «Alors que les peuples germains avaient mis des siècles à entrer dans la Romania, il n’avait pas fallu dix ans à ce nouvel ennemi pour s’emparer d’un tiers de l’Empire.» Pendant ce temps, à Lutèce, Dagobert, le roi des Francs, s’apprête lui aussi à quitter la vie terrestre en laissant aux siens une «vaine gloire» : «On avait conquis des pays, de beaux pays (…) On prenait tout ce qui était bon et l’on s’en gavait. On s’ébattait au milieu de tout ça sans en rien faire. Et si l’on guerroyait, c’était à la seule fin de préserver son butin. La force et la hardiesse ne manquaient pas ; la conscience faisait défaut.» Ces rois guerriers encombrés par leur héritage, ne songeant qu’à le dilapider et vivant en prédateurs nous sont trop familiers et l’on comprend à la lecture des premières pages de La Croix et le Croissant que François Taillandier n’a finalement pas renoncé à raconter le monde dans lequel nous vivons.

L’une de ses prouesses consiste à dépoussiérer et à renouveler le «roman historique». Le label sent le camphre, la reconstitution minutieuse et l’élève appliqué, mais si le projet de l’écrivain est bien de planter un récit s’étirant sur plusieurs siècles, il le fait avec une virtuosité qui ne doit rien au didactisme, au cours magistral, au folklore ou à la thèse.

La forêt des âmes

François Taillandier - La Croix et le Croissant (Stock)Tout est vivant et contemporain dans ces pages qui évitent pourtant l’erreur de juger le passé à l’aune du présent. Les thèmes, les situations, les événements que Taillandier brasse sont celles d’un écrivain qui a beaucoup lu. Les sentiments, les doutes, les rêves, les intuitions et les tentations qui habitent ses personnages ne sont dus qu’à l’imagination d’un romancier hors pair et ils s’inscrivent dans la nature humaine depuis la nuit des temps. C’est dans cet équilibre que La Croix et le Croissant puise toute sa force et sa beauté. Jusque dans l’ode à l’écrit, au Livre et aux livres qui contiennent l’histoire des hommes. Au fil de la lecture, nous aurons fait également connaissance avec Mahomet, son disciple Omar Ibn al-Khattâb, Pépin de Herstal ou Charles Martel. Les épisodes spectaculaires (la prise de Jérusalem par Omar), les règlements de comptes sanglants des querelles dynastiques côtoient avec le même bonheur des méditations introspectives. À l’image du moine Frégédaire (personnage imaginé par Taillandier) s’interrogeant sur le sens et la forme qu’il doit donner au récit de l’histoire des Carolingiens : «Ainsi, une chose était de rappeler les faits et les actes ayant marqué la vie des protagonistes, mais ce qu’ils étaient vraiment lui échappait ; il se demandait ce qu’ils avaient senti, voulu ou redouté. Ceux qui avaient avant lui rédigé les chroniques consignaient les événements, et à l’occasion rappelaient le jugement chrétien. Mais jamais ils ne semblaient s’étonner, ni s’interroger sur les êtres eux-mêmes. Or les humains ne sont pas seulement des personnages d’enluminures, dessinés en traits sommaires par le pictor de quelque ancien atelier de copie. Ils sont le siège de rêves et de tourments, de désirs et de regrets.»

Préoccupation qui rejoint évidemment celle du romancier tentant de pénétrer dans le secret des cœurs et la forêt des âmes. Qu’est-ce qu’une histoire ? Qu’est-ce que l’Histoire ? François Taillandier donne sa vision dans une note à la fin du roman : «Les Carolingiens comprirent assez tôt, semble-t-il, tout l’intérêt de faire écrire leur propre légende, leurtelling. Ce sont eux qui, s’efforçant de déconsidérer la lignée de Clovis, nous ont légué l’image devenue proverbiale des “rois fainéants“. Ce sont eux qui ont durablement transformé l’affrontement de Poitiers en une sorte d’épopée chrétienne : indifférents à la présence de l’islam en Espagne, ils ne visaient d’abord qu’à protéger leurs possessions territoriales, compromises par l’indépendantisme du duc d’Aquitaine. Karl Martel fut l’artisan de cette “transmutation“ des faits. «Lorsque les faits sont passés, il ne reste que le récit, qui prend alors la place de la réalité.» John Ford ne dit pas autre chose dans L’Homme qui tua Liberty Valance. Faites passer La Croix et le Croissant qui plaira autant aux fans de Games of Thrones qu’aux lecteurs de saint Augustin.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

La Croix et le Croissant, Stock, 265 p.

Partager : Facebook Twitter Email

 


Christian Authier Plus d'articles de