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Et c’est ainsi que Pelecanos est grand

27 Avr Publié par dans Littérature | Commentaires

Avec Le Double portrait, George Pelecanos signe un roman noir de grande classe autour d’un enquêteur singulier.

George Pelecanos © Thibaut de Corday

Ces dernières semaines, la presse consacrait une large couverture au dernier livre de la star du roman noir James Ellroy, Extorsion, quitte parfois à concéder qu’il ne s’agissait que d’un texte anodin dans l’œuvre de l’auteur d’American Tabloïd. Au même moment sortait Le Double portrait de George Pelecanos dont la renommée (malgré près de vingt titres traduits en France) semble d’abord devoir à son activité de scénariste pour les géniales séries télévisées de David Simon (Sur écouteTreme) produites par HBO, comme en témoignent désormais les bandeaux promotionnels ornant ses romans : «Par l’auteur de la série culte The Wire» (Sur écoute en version française).

Nul besoin cependant de l’onction télévisuelle pour lire et apprécier cet écrivain qui a ancré son œuvre à Washington et qui a créé des personnages marquants à l’image de Spero Lucas, découvert avec Une Balade dans la nuit et que l’on retrouve aujourd’hui avec Le Double portrait. Ancien Marine, ayant servi en Irak sous Bush Jr, Spero (benjamin d’une fratrie adoptée par des parents d’origine grecque) travaille comme enquêteur pour l’avocat Tom Petersen et accessoirement à son propre compte. Voici donc Spero Lucas à la recherche d’éléments à décharge pour un homme accusé d’avoir tué sa maîtresse et surtout sur la piste d’une toile volée à une jeune femme par un ex-petit ami. Cette opération, apparemment anodine, va évidemment se révéler plus complexe que prévue et virer au bain de sang…

Raison d’être et sensations fortes

Le Double portrait de George Pelecanos (Calmann-Lévy)Si Pelecanos excelle dans la tension narrative et les règles du genre, ses romans valent aussi par leur dimension sociologique et culturelle qui fait de Washington un personnage à part entière. Marquée par l’embourgeoisement et le renouveau des dernières années, cette «ville noire avec un rien de sudiste» tend à se transformer en «une ville aseptisée, sans âme ni caractère». Pour autant, les tensions raciales demeurent et les assassinats non-élucidés de jeunes filles ou d’adolescents de la communauté noire ne semblent guère émouvoir les consciences. Sinon celle de Lucas, étrange privé camouflant ses blessures : «Il avait perdu sa jeunesse au Moyen-Orient et restait en quête d’une réplique de ce qu’il y avait vécu tous les jours : une raison d’être et des sensations fortes.»

«Semper fi» dit la devise des Marines que Lucas n’a pas oubliée, notamment quand il rend visite à des vétérans blessés dont certains lui donnent un coup de main à l’occasion. Le reste du temps, il écoute Dinosaur Jr. et Sonic Youth, regarde les intégrales de Robert Aldrich et Sam Peckinpah, soigne son corps en faisant du vélo et des pompes, passe du temps avec son frère Leo ou sa mère désormais veuve, se détend en fumant de l’herbe, entretient une liaison torride avec une femme mariée… Le Double portrait prend toute son épaisseur avec ses arrière-plans, ses scènes décalées et ses digressions comme celle autour du formidable et méconnu réalisateur de séries B John Flynn à qui l’on doit Echec à l’organisationRolling Thunder (à quand une édition DVD en France ?) ou Pacte avec un tueur. Pelecanos partage avec lui et l’écrivain Donald Westlake (l’un de ses auteurs favoris) une noirceur désabusée, une violence sèche et une modestie d’artisan – celle qui fait souvent les vrais artistes. La preuve avec ce Double portrait qui, à peine fermé, donne déjà envie de retrouver Spero Lucas.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Le Double portrait, Calmann-Lévy, 270 p.

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