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Patrick Besson fait son cinéma

22 Avr Publié par dans Cinéma, Littérature | Commentaires

L’écrivain rassemble dans Premières séances ses chroniques cinématographiques. Un tour du monde du cinéma sans œillères, avec beaucoup de surprises et de talent.

Bill Murray et Scarlett Johansson dans Lost In Translation

Il y a deux types d’amoureux du cinéma : ceux qui pensent, à l’instar de François Truffaut, que la vie est plus harmonieuse sur grand écran et ceux qui estiment que le privilège du cinéma est de nous renvoyer à l’éclat irremplaçable de la vie. Patrick Besson appartient à cette seconde catégorie. Evoquant Sofia Coppola, il écrit : «Elle nous rappelle que la vie est plus importante que le cinéma et que le cinéma est beau quand il rappelle et souligne cette évidence.» C’était à propos de son chef-d’œuvre Lost in Translation : «L’histoire ravissante progresse avec une grâce sincère jusqu’au dénouement parfait. D’un bout à l’autre du film on est enchanté. J’achèterai le DVD de Lost in Translation le premier jour de sa sortie. Il y a des films qu’il faut écouter plusieurs fois, parce qu’ils nous rendent heureux et que le bonheur aide un peu à vivre. Un peu beaucoup.»

L’auteur de Dara et de Come Baby (deux titres parmi la cinquantaine ou soixantaine de romans, récits, recueil de nouvelles, pamphlets qu’il a publiés depuis 1974) a aussi beaucoup écrit dans les journaux. Régulièrement, il rassemble ses articles dans de copieux et précieux volumes : Le Plateau télé (chroniques sur la télévision), Avons-nous lu ? (chroniques littéraires), Au Point (chroniques du Point) ou Mes vieux papiers (chroniques variées), réédition de Folks qui accompagne la sortie de Premières séances, compilation de ses chroniques cinématographiques parues dans VSD.

Premières séances et deuxièmes chances

Premières séances, Fayard -  Patrick BessonBesson critique de cinéma ? Pas vraiment au sens où les professionnels de la profession l’entendent désormais à travers deux écoles : le snobisme pontifiant, le ronron promotionnel. Le tout recouvert d’une ignorance crasse du cinéma en particulier et de l’art en général. Besson, lui, écrit sur le cinéma comme il écrit sur le reste, avec sa sensibilité d’artiste, son goût des histoires, son goût des mots et des images qui les font. Pas de théories, de thèses, d’œillères dans ce pavé de près de 1000 pages. Il va au cinéma avec la candeur et la curiosité d’un enfant qui n’en a pas assez vu. Harry Potter croise Ken Loach, Tony Scott est – à juste titre – mieux considéré que son frère Ridley. Nanars, reprises, séries B, blockbusters, films d’animation : toutes les formes et tous les genres défilent dans ces images venues de France, des Etats-Unis, de Thaïlande, d’Angleterre, d’Israël, de Corée, du Mexique, de Russie, d’Argentine, de Belgique, du Liban, d’Espagne, d’Irlande, d’Italie, d’Allemagne, de Serbie…

«Mon tour du monde du cinéma», annonce le sous-titre. En effet. Besson est sans frontières ni préjugés. Les cinéastes qu’il aime ne sont pas à l’abri d’un éreintement, ceux qu’il abhorre d’un éloge. Cette liberté fait le prix de Premières séances. On y pêche bien sûr quelques descentes réjouissantes : «Pourquoi, au lieu de faire des films, Kassovitz ne devient-il pas pilote d’hélicoptère ? Les seules scènes supportables sont filmées en l’air, loin des acteurs et, surtout, du scénario. Dès qu’on atterrit, on s’enfonce.» (Les Rivières pourpres) ; «Voilà, j’ai tout dit. Il ne vous reste plus qu’à ne pas aller voir le film.» (Vengeance secrète de John Irvin) ; «J’ai souvent pensé qu’il ne pouvait rien y avoir de pire sur terre littéraire que les romans d’Eric-Emmanuel Schmitt. Mais je me trompais, il y a pire : son film. On ne peut même pas appeler ça une bluette, ça déshonorerait le bleu.» (Odette Toulemonde). Mais les coups de cœur valent aussi le détour : «La majesté Eastwood, son calme olympien de Zeus. Il tient son récit du bout de son tonnerre. Il montre à quel point la mort est bête, je veux dire animale. Il a fait une grande œuvre non violente où le sang coule pour une bonne cause : pour qu’il ne coule plus. C’est Gandhi expliqué à George Bush. C’est Spielberg avec une âme, un regard, un cœur et de l’esprit, donc ce n’est pas Spielberg. C’est la déclaration d’amour au genre humain de quelqu’un qui a un genre et qui est humain. Un chef-d’œuvre, c’est quand un chef fait une œuvre.» (Mémoires de nos pères).

Besson n’oublie jamais que le cinéma est un art collectif. Il salue donc les acteurs, les actrices, mais aussi les scénaristes, les décorateurs… Premières séances offre aujourd’hui une deuxième chance à des films que pas grand monde n’a vus à leur sortie : Lise et André de Denis Dercourt, Séquences et Conséquences de David Mamet ou Frozen River de Courtney Hunt (on attend la suite de ce coup de maître). On apprend encore que Keira Knightley est «la plus belle fille sans poitrine du monde» et que «la plus belle fille du monde asiatique s’appelle Rene.» (Rene Liu). Ce n’est pas en lisant Les Cahiers ou Positif que l’on peut savoir cela.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Premières séances, Fayard, 960 p.

 

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