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Les passes de Michéa, les buts de Basse

17 Avr Publié par dans Littérature, Sport | Commentaires

Jean-Claude Michéa rassemble dans Le plus beau but était une passe ses écrits sur le football tandis que Pierre-Louis Basse se souvient avec Mes seuls buts dans la vie de sa mythologie personnelle du ballon rond.

Le plus beau but est une passe - Jean-Claude MichéaAuteur d’essais décisifs comme L’Enseignement de l’ignorance, L’Empire du moindre mal ou Les Mystères de la gauche, analyste implacable de la société techno-marchande à l’heure de la mondialisation libérale, Jean-Claude Michéa est aussi un passionné du football, comme en témoignait un bref texte, Les Intellectuels, le peuple et le ballon rond publié en 1998 et repris aujourd’hui dans Le plus beau but est une passe.

Ce goût pour son sujet fait précisément le prix du regard que pose Michéa sur un sport qu’il considère comme «l’une des formes les plus élaborées de la culture populaire», loin des critiques dogmatiques ressassant des clichés éculés (opium du peuple, spectacle «fasciste»…) et finalement hors-jeu pour comprendre les mutations modernes du football. C’est donc de l’intérieur, du côté de l’aficionado que l’auteur d’Orwell, anarchiste tory montre comment le ballon rond est «devenu l’un des rouages les plus importants de l’industrie mondiale du divertissement». Des éclairants développements historiques (notamment sur le «passage de témoin progressif entre le football élitiste des origines et ce qui allait devenir le football populaire et ouvrier du XXème siècle») à l’éloge du beau jeu et de la passe («Mon plus beau but ? C’était une passe !», déclare Eric Cantona dans le film Looking for Eric de Ken Loach), ce livre fera le bonheur des passionnés et des néophytes. Car le football est bien plus que du football. Notamment parce que sa «dimension de plaisir et de gratuité constitutive s’avère, par définition, irréductible à l’utilitarisme libéral et à son obsession permanente de la rentabilité à tout prix». Citant des extraits du beau livre de l’uruguayen Eduardo Galeano, Le football, ombre et lumière, Michéa partage son désenchantement face à la transformation du sport en industrie («L’histoire du football est un voyage triste, du plaisir au devoir.»), mais ne renonce pas aux joies passées et à venir. Le match continue.

Football encore lié à ceux qui l’aimaient

Mes seuls buts dans la vie - Pierre-Louis Basse

On retrouve ces sentiments mêlés dans le touchant Mes seuls buts dans la vie de Pierre-Louis Basse, journaliste (qui commenta des milliers de matchs) et écrivain. Les onze buts qu’il évoque ici (celui de Giresse lors de France / Allemagne à Séville en 1982, la «Panenka» de Zidane en finale de la Coupe du Monde en 2006…) sont aussi des prétextes pour renouer avec le royaume de l’enfance, le temps perdu et la mémoire : «Rien ne bouleverse autant que la présence du souvenir dans le cœur d’un sportif.»

Basse fut le témoin et l’acteur «d’un football encore lié à ceux qui l’aimaient» quand le spectacle moderne «en le multipliant à l’infini» dans des représentations falsifiées menace «d’effacer sa fulgurance, sa rareté, sa puissance» : «Comme le capitalisme ne parvient pas à écraser totalement notre goût du passé, alors il en rajoute et fabrique des classements en musique – disponibles sur Internet – de buts qui finissent par nous épuiser. Pour vivre et continuer d’aimer notre sport, nous désirons bien autre chose que des buts à répétition. Leur nouveauté nous désole. Leur nombre nous effraie. Ils n’ont plus la force ni l’énergie de changer notre monde. Ils nous gavent. Littéralement. Nous vivons le temps de l’indigestion des images. C’est ainsi que l’atroce industrie du spectacle a créé le vintage. Le présent a pris une telle place dans les consciences qu’il lui faut créer un peu de passé afin de pouvoir désirer encore. Faire semblant de vénérer le passé avec pour seul objectif de vendre davantage de chaussures et de maillots. Faux rebelles. Révolutionnaires en carton-pâte prêts à toutes les coucheries avec les princes du marketing. Le passé est une chose trop sérieuse pour être confié aux acteurs du temps présent.» L’auteur de Ma ligne 13 et Séville 82 grappille dans les buts et les actions de jeu d’autrefois des «éclats de liberté». Cette pêche miraculeuse a la grâce de l’artiste.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Le plus beau but était une passe, éditions Flammarion, 147 p ; Mes seuls buts dans la vie, Nil éditions, 125 p.

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