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Football, objet de culture

13 Avr Publié par dans Opinions, Sport | Commentaires

Objet de spéculation soumis à la marchandisation, le football demeure parfois un objet de culture.

Pier Paolo Pasolini pendant le tournage d’Accattone

Alors que le PSG, abreuvé des centaines de millions d’euros venus du Qatar, se dirige vers son second titre consécutif dans le championnat de France (13 points d’avance sur le second Monaco après 31 journées, 19 points sur le troisième Lille…) et qu’il récoltera la saison prochaine une troisième couronne d’affilée (sauf si l’oligarque russe Dmitry Rybolovlev, propriétaire du club monégasque, investissait plus encore que les 150 millions de l’été dernier sur le marché des transferts), les amoureux de la «glorieuse incertitude du sport» sont priés de regarder ailleurs que sur les pelouses de l’hexagone… Plutôt du côté de l’Espagne, de l’Angleterre ou des joutes des phases finales de la Ligue des Champions où s’affrontent quelques-unes des plus puissantes forces économiques du ballon rond : Chelsea, le Real Madrid, le Bayern Munich, le FC Barcelone, Manchester United…

Cela fait longtemps que l’argent a pris une place prépondérante dans le football, même si l’arrêt Bosman (décision rendue en décembre 1995 par la Cour de justice européenne instituant la libre circulation quasi intégrale des joueurs sur le continent et, par conséquent, une spéculation inédite sur les transferts) a accéléré la marchandisation de ce sport. Difficile de trouver encore un espace vierge de toute récupération par l’argent. Le FC Barcelone, dont la devise «Més que un club» disait déjà sous le franquisme son attachement à l’identité catalane, arbore désormais sur son maillot – longtemps vierge de publicité et de sponsor – le logo de Nike et de la Qatar Foundation… Par ailleurs, le club se retrouve plongé depuis plusieurs mois dans un scandale provoqué par le transfert l’été dernier du jeune prodige brésilien Neymar sur lequel la justice espagnole a des soupçons de malversation financière et vient d’être sanctionné pour infraction dans des transferts de mineurs.

La semaine dernière, Michel Platini, président de l’UEFA (Union des association européennes de football), déclarait «Aujourd’hui, les joueurs n’appartiennent certes plus à leurs clubs, mais c’est pire: ils appartiennent de plus en plus souvent à des sociétés opaques basées dans des paradis fiscaux et contrôlées par on ne sait quel agent ou fonds d’investissement.» Pour autant, le patron de l’UEFA semble avoir revu à la baisse les ambitions du «fair-play financier» qu’il a institué visant l’objectif qu’un club ne dépense pas plus que ce qu’il gagne…

Beau geste

Cependant, loin de ces réalités sonnantes et trébuchantes, le football demeure un objet de culture. En témoignent, par exemple, deux livres en librairies ces jours-ci : Mes seuls buts dans la vie de Pierre-Louis Basse et Le plus beau but est une passe de Jean-Claude Michéa. Tous deux célèbrent à travers le foot l’enfance, la liberté, le beau jeu, la passe, le geste gratuit… Le titre du livre de Michéa est un clin d’œil à l’une des répliques d’Eric Cantona dans le film Looking for Eric de Ken Loach. Il interprète son propre rôle d’ancienne star de Manchester United surgissant, tel un génie de sa lampe, dans le quotidien de l’un de ses fans, Eric Bishop, postier quinquagénaire dépressif taraudé par le sentiment d’avoir raté sa vie. En bon ange gardien, «Eric the King» va épauler «Eric the working class hero» en lui redonnant estime de soi et dignité. Par-delà cette relation fantasmatique, Ken Loach montre les rapports, bien réels, entre Bishop et ses collègues de travail eux aussi supporters des Red Devils : fraternité, solidarité, loyauté, générosité… On rencontre encore ces valeurs quand Bishop et ses amis, tous vêtus du maillot de Manchester et d’un masque de Cantona, se lancent dans une joyeuse expédition punitive contre la luxueuse villa de petits voyous ayant trahi leur classe pour arborer les colifichets des nouveaux riches.

Looking for Eric de Ken Loach

Par ailleurs, Looking for Eric cerne parfaitement la dépossession dont ont été victimes les supporters les plus populaires en Angleterre littéralement chassés des stades par des prix devenus prohibitifs, la lutte contre le hooliganisme ayant servi de précieux prétexte à une «normalisation» des tribunes et à l’arrivée d’un nouveau public docile à fort pouvoir d’achat. Bishop et ses amis sont ainsi contraints de suivre les matchs de leur équipe dans des pubs, selon un processus d’éloignement du réel et de la vie concrète dont l’époque techno-marchande est coutumière. Ce processus de dépossession et d’asservissement a été magistralement décrit par l’écrivain anglais John King, auteur d’une remarquable trilogie romanesque sur des hooligans dans l’Angleterre des années 80.

Si les amoureux du football, du jeu et du beau geste pourraient être souvent tentés de désespérer jusqu’au bout devant le spectacle fourni par les temps où nous sommes, il nous réserve parfois des moments de grâce. Ainsi, lors de la dernière Coupe du Monde, le plus beau geste survint durant la finale opposant l’Espagne à une équipe des Pays-Bas pratiquant un jeu d’une brutalité rare. A quelques instants de la fin du match, le joueur catalan Andrés Iniesta – petit gabarit et magnifique technicien dont l’art de la passe illumine le jeu du Barça et de la Roja – inscrivit ce qui s’avéra le but de la victoire. Il ne restait plus que quatre minutes à jouer dans les prolongations et la victoire de l’Espagne était sans doute acquise. Après avoir marqué, Iniesta se dirigea vers les caméras postées dans un coin du terrain en soulevant son maillot pour découvrir un tee-shirt sur lequel était inscrit au feutre une mystérieuse dédicace : «Dani Jarque siempre con nosotros». Un an auparavant, Daniel Jarque, joueur de l’Espanyol de Barcelone, était mort d’un accident cardiaque pendant un stage de préparation. Des années plus tôt, il avait partagé avec Iniesta et d’autres joueurs de l’équipe d’Espagne présents en cette finale de la Coupe du Monde la victoire au Championnat d’Europe des moins de dix-neuf ans.

Dani Jarque siempre con nosotros © AFP

Alors qu’il venait de marquer ce but historique plaçant son pays au firmament du sport mondial devant des milliards de téléspectateurs, Iniesta aurait pu penser à sa propre gloire, aux contrats publicitaires qui allaient pleuvoir, à la prime de la victoire. Non, sa première pensée, son premier geste alla vers l’ami qui n’était plus et qui pourtant ne fut peut-être jamais aussi présent, aussi vivant. Pendant quelques secondes, Iniesta a été un gosse inconsolable et gai, portant en lui la fidélité au souvenir des morts et la joie reconnaissante des vivants. Et c’est ainsi que le football peut être grand…

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

 

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