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Ylajali, l’allégorie de la faim, et le délire de l’amour

06 Avr Publié par dans Théâtre | Commentaires

Texte de Jon Fosse (traduit par Gabriel Dufay avec la collaboration de Camilla Bouchet)
Mise en scène de Gabriel Dufay
Gabriel Dufay : Le jeune homme
Muranyi Kovacs : La femme
Jean-Paul Wenzel Le vieil homme
Antoine Bataille (piano et synthétiseur)

Yaljali © Vladimir Vatsev

Ylajali est l’adaptation en 2011 par Jon Fosse du célèbre roman Faim de Knut Hamsun. Les deux écrivains norvégiens se sont rencontrés cent ans après sur cette mesure de la plongée dans l’obscur des êtres.  Knut Hamsun, a vécu lui-même une pauvreté extrême, avec froid et faim, et son roman Faim est largement autobiographique. Ce roman, très populaire et culte de Hamsun, date de 1890, et a marqué des générations entières. Il s’intéresse aux déboires d’un jeune homme, luttant dans les rues de Christiania contre la faim et les troubles intellectuels qui en résultent.

Et Jon Fosse part sur les traces du roman en conservant la trame de la faim obsédante, de la marche perpétuelle et de l’errance. Mais il y ajoute les visions du délire de la faim, avec du burlesque et du désir, et beaucoup d’onirisme, alors que le roman d’Hamsun n’était que violence et surgissements improbables.

Il y ajoute aussi sa soif de révolte, son empathie pour les déshérités.

Le tout dans une écriture minimaliste, répétitive, mais brûlante d’intensité. Et il a rebaptisé sa pièce de théâtre par un nom mystérieux Ylajali, permettant les apparitions d’une sorte d’éternel féminin qui semble se donner, mais demeure insaisissable.

L’écriture croisée de Knut Hamsun et de Jon Fosse va au plus profond d’une sorte d’odyssée intérieure de la dignité humaine face au froid, à la faim, à la solitude, au désir.

« Et j’ai marché dans les rues, J’ai marché et marché et j’ai pensé que j’aurais pu voler les derniers sous d’une pauvre veuve et le sandwich d’un mendiant et le mouchoir d’un écolier. »

Yaljali © Vladimir Vatsev

Un jeune homme marche dans les rues d’une ville, avec une couverture sous le bras, objet central et symbolique qu’il va perdre. Il n’a pas de travail, a été chassé de son logement et il meurt de faim. On suit le monologue intérieur de cet homme qui va tout tenter pour trouver à manger, des visites chez « ma tante », à la mendicité, en passant par la tentation du vol d’un sandwich d’un vieillard aveugle. Au début il peut encore être sensible à la détresse de plus pauvre que lui, en lui donnant un peu d’argent, mais peu à peu la faim et le froid emportent tout. Rejeté par ce monde, déraciné, il continue malgré tout à avancer, il lutte pour garder son humanité tandis que les hallucinations le gagnent peu à peu.

Il tient cependant à sa dignité. Il fait plusieurs rencontres dans la rue, dont Ylajali, une belle femme nourrissant son fantasme. Mais comme la faim s’accroît, il devient de plus en plus fou et hystérique.

Dans cette pièce à trois personnages, on suit l’homme déchu qui tourne en rond autour de lui-même, qui marche, qui marche, se met à courir, s’effondre tout en gardant toujours sa dignité et son langage hautain et policé, parfois troué d’injures, de malédictions à Dieu, et aux gens.

Il va rencontrer un clochard, un prêteur sur gages, un policier, un retraité, un chef comptable, toutes ces apparitions sont jouées par le même acteur. Et dans cette nuit dans le jardin public une femme rousse qui ne dit pas son nom, et que le jeune homme perdu va nommer et invoquer souvent comme Ylajali. Elle muse, femme perdue ou promeneuse somnambule, qui rudoie et s’abandonne, se refuse à lui et se donne à un autre. Elle est l’étoile filante du désir.

Yaljali © Vladimir Vatsev

« Entre les trois figures se met en place un drame souterrain, une danse lancinante, tragi-comique, avec en arrière fond, la Faim qui ronge le personnage principal.  Qu’est-ce qui fait marcher le Jeune Homme ? La Faim est-elle une allégorie de la Vie ou de la Mort ? Qui est Ylajali ? » (Gabriel Dufay) On ne le saura jamais.

Dans un décor limité à la lueur d’un réverbère, phare des naufragés, avec au pied un tas de feuilles mortes, un brouillard oppressant d’automne, et une toile représentant un ciel horizontal de nuages inquiétants, proche des aquarelles d’Emil Nolde où peuvent apparaître en ombres chinoises des personnages, un banc, un piano côté jardin accompagnant en direct la pièce avec une musique en situation. Et un banc centre de gravité ou s’échouent les êtres, avec le réverbère où ils vont tournoyer.

Et c’est dans ce lieu clos, dans ce jardin public, que va se dérouler l’odyssée de cet homme tenaillé par la faim, en errance dans les rues glacées. Mais sans compassion Jon Fosse casse le misérabilisme possible : on passe à la colère, au rire, aux cris, au burlesque parfois, on ne s’apitoie pas.

Cette faim lancinante semble parfois être un désir de faim pour aller au profond de soi, entre volonté de vivre et désir d’anéantissement.

« Ylajali, dit le metteur en scène et comédien Gabriel Dufay, c’est une enquête sur une disparition, la disparition de soi à soi».

Et le jeune homme va perdre ses vêtements, ses chaussures, son fantasme féminin, pour finir nu face à la mort, pour disparaître.

Mais le jeune homme n’est pas pitoyable, il est inquiétant et parfois attendrissant dans son combat pour tenter de survivre et de conserver sa dignité, envers et contre tout. Et il continue de marcher, marcher, on ne sait pourquoi.

Et le théâtre de Jon Fosse fait de non dits, de sens caché, de dérisoire, de tragique, de révolté sous-jacente, se retrouve dans sa dernière pièce Ylajali, qu’a tant voulu monter Gabriel Dufay, et pour laquelle il s’investit totalement, physiquement, de toutes ses forces. Cette pièce est dérangeante, perdant le spectateur dans ses labyrinthes, mêlant passé, et présent, visions, et déréliction.

On est à la fois fasciné, emporté par le jeu remarquable des acteurs, et dérangé par ce mélange d’absolue néantisation de l’homme par la faim et la misère et l’onirisme envahissant de ses fantasmes qui enjolive la détresse humaine.

À partir donc de ce texte très ambigu, objet onirique et nocturne, se fait une descente aux enfers, avec ses haltes de passion.

« Cette pièce est tout à la fois comique, métaphysique et politique, d’une intemporalité brûlante », affirme Gabriel Dufay.

Gabriel Dufay a mis en scène et joue ce texte avec une présence obsédante, violemment charnelle et réaliste.  Gabriel Dufay en fait une performance physique autant que théâtrale,  Courses folles, marches hallucinées, chutes, cris, rires, colère, pudeur, il est cela tout à la fois.

Il est comme un boxeur cognant sur la nuit, comme un grand fauve blessé et à l’agonie. Plus qu’un comédien, il est une bête de scène.

Il est dans l’énergie physique extrême pour incarner le « désir-faim » inextinguible, et il va finir nu en voyant la femme offerte aux mains de l’autre.

Une scène magnifique est celle où prostré sur son banc, à peine encore vivant, la neige tombe sur lui et l’ensevelit. Muranyi Kovacs avec ses gants et ses collants rouges, sa chevelure rousse, est magnifiquement l’image de l’ailleurs et du désir, de l’ambivalence entre la passante et la prostituée.

Yaljali © Vladimir Vatsev

Le vieil homme, Jean-Paul Wenzel, est à lui tout seul toutes les rencontres de la nuit, parfois compatissantes, mais rarement solidaires.

Assez loin finalement du roman d’Hamsun, tout entier dans le désespoir, la recréation de Jon Fosse nous fait glisser vers autre chose, complexe, étrange, dérangeant. Jon Fosse, découvert en France par Claude Régy, veut donner un cri de colère contre la misère dans les grandes villes. Ici on oscille entre tragique et absurde, faim et désir, et de beaux tableaux poétiques, surgis de la brume, masquent un peu l’horrible de la pauvreté absolue.

On perd pied entre la réalité physique de la torture par la faim, avec ses vomissements, ses hallucinations, et les sursauts d’humanité du jeune homme, emporté par ses visions et sa dignité en dernier rempart. La faim ne fait que mettre à jour sa lutte pour rester homme. Le metteur en scène restitue superbement le rythme enfiévré de cette course contre la mort, « cette danse de mort ».

Son dénuement, sa faim pourraient n’être « qu’une allégorie de la vie ou de la mort », comme le voit Gabriel Dufay.

On sort de cette pièce perturbé, fasciné et admiratif par la qualité des acteurs, étonné par l’étrangeté du texte, en tout cas profondément remué.  Et on continue en marchant dans la nuit à se demander : Que signifie donc Ylajali ? Que signifie donc Ylajali ? Un rêve éveillé ?

Gil Pressnitzer

Théâtre National de Toulouse Midi-Pyrénées

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