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Un Malien à Paris

30 Mar Publié par dans Littérature | Commentaires

La vie d’un jeune africain clandestin racontée sans pathos, mais avec force par Jean-Noël Pancrazi.

Jean-Noël Pancrazi ©  C.Hélie

Dans les livres de Jean-Noël Pancrazi, les personnages sont souvent des déracinés, des exilés, des êtres en transit, des sursitaires. De Quartiers d’hiver aux Dollars des sables en passant par le récit La Montagne ou Tout est passé si vite, ils évoluent entre un ici et un ailleurs, entre la vie et la mort, le départ et le retour, le présent et la mémoire. Les protagonistes d’Indétectable habitent ces mêmes territoires. Il y a d’abord Mady, immigré clandestin ayant quitté le Mali pour Paris voici dix ans. Il vogue d’hébergement provisoire en abri de fortune avec pour point de repli un foyer près du Père-Lachaise où se pressent d’autres Africains plus ou moins bien lotis que lui. Mady enchaîne des petits boulots, devient parfois vigile malgré son physique frêle, ne se plaint pas même s’il souffre de ne plus voir son jeune fils depuis que la mère s’est mariée afin d’obtenir plus facilement la nationalité française. Il rêve aussi de reconquérir la belle Mariama qui s’est éloignée au gré de disputes et d’adieux. Puis, Mady peut compter sur le vieux «toubab» (surnom donné aux Blancs) de la place de la Nation, le narrateur, qui l’héberge, le dépanne, le conseille jusqu’à ce qu’un contrôle de police, une veille de 14 juillet, l’envoie dans une ZAPI : Zone d’attente pour personnes en instance. Dans ce centre de rétention non loin de Roissy, c’est un retour au Mali qui l’attend…

Les heureux du monde et les autres

Indetectable - Jean-Noël Pancrazi (Gallimard)On pourrait craindre des motifs d’Indétectable l’un de ces romans dopés aux bons sentiments et au pathos qui séduisent les belles âmes autoproclamées. Il n’en est rien notamment grâce au regard du narrateur, partagé entre deux mondes : le sien, confortable et protégé, celui de Mady, instable et menacé. Il n’est pourtant chez lui dans aucun. En témoigne la scène du Gala de l’Union pour la Méditerranée donné à l’Elysée. Sous les ors et le luxe, les courtisans et les importants défilent. Bienvenue chez les heureux du monde à l’image de «la secrétaire d’Etat à l’Environnement, avec son allure de technicienne dorée : la Terre vue du ciel, le luxe, la nouvelle morale de l’écologie, le credo de la propreté intégrale, l’ignorance complète de la misère ailleurs, où, aveuglé par la nécessité de tenir et survivre jusqu’au soir, on ne se souciait pas de classer, de ce qu’on jetait partout autour de soi dans les rues et sur les plages».

Le trait n’est pas moins féroce envers «ceux qui faisaient profession de tiers-mondisme, participaient volontiers aux manifestations pour les sans-papiers et dans les brasseries de la place de la République, où ils dînaient ensuite, pleuraient sur les déplacés, tous les noyés, se grisaient de bienfaisance à distance, ivres de tous les slogans d’entraide et de fraternité qu’ils promettaient au monde entier, mais qui pour rien au monde n’auraient ouvert leurs maisons, auraient poussé des cris d’effroi si je leur avais demandé de prendre le relais pour Mady, de l’héberger ne serait-ce qu’une nuit ou une journée».

Au-delà de la comédie sociale, il y a la vie et des détails déchirants retenus par le romancier : un médaillon doré avec la lettre «m», manière de fétiche pour Mady ; un costume acheté voici longtemps pour son fils et devenu trop petit, cadeau dérisoire le reliant néanmoins à ce garçon dont la seule photo se trouve dans son téléphone portable… Revient encore le souvenir du père du narrateur, ayant dû choisir en son temps entre la valise et le cercueil, qui fréquentait un café oriental de Saint-Ouen pour entendre parler arabe ou kabyle, cultivant «une connivence perdue, un dernier lien avec ce pays qu’il ne retrouverait jamais». Mady aussi avait une valise. Comme ceux qui, du Mali ou d’ailleurs, montent sur de fragiles embarcations au péril de leur vie en quête d’un improbable ailleurs. Exilés d’hier et d’aujourd’hui, confrérie d’ombres errantes auxquels Jean-Noël Pancrazi dédie un roman fraternel.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Indétectable, Gallimard, 144 p.

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