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Renaud Matignon : blâmes et éloges

19 Mar Publié par dans Littérature | Commentaires

Un recueil d’articles ressuscite le talent et la liberté de celui qui fut longtemps l’une des grandes plumes de la critique littéraire.

Renaud Matignon © Opale

En ces temps où la critique littéraire s’est rigidifiée dans une sorte de grégarisation des esprits où à peu près tous les médias disent la même chose des mêmes livres, relire Renaud Matignon (1935-1998) distille une certaine nostalgie. Après avoir été l’un des fondateurs de la revue Tel Quel avec son ami Jean-René Huguenin, Philippe Sollers ou Jean-Edern Hallier (ces deux derniers deviendront ses meilleurs ennemis) puis directeur littéraire au Mercure de France, Matignon entra au Figaro en 1973. Là, il écrira sur tout avant de se tourner vers la littérature et de tenir, durant de longues années, le «feuilleton» du Figaro littéraire.

Chapardeur de flammes à l’usage de ses amis

Dans le sillage d’un Kléber Haedens, il pratiqua une critique d’humeur, laissant libre cours à ses goûts, mais ne négligeant pas d’afficher ses dégoûts. Le volume La Liberté de blâmer, déjà publié en 1998, rassemble une vaste sélection des articles, portraits ou études signés par le journaliste pendant quarante ans. Il célèbre Péguy, Valéry, Toulet, Morand, Michaux, Paulhan, Prévert, Modiano et ses chers «hussards» : Nimier, Jacques Laurent, Jacques Perret ou Michel Déon à travers un très beau texte sur La Montée du soir.

Bien sûr, Antoine Blondin (Matignon signa une magnifique préface au recueil de ses romans et nouvelles publié par La Table Ronde) n’est pas oublié et il s’agit peut-être de quelques-unes des pages les plus sensibles que lui inspire ce «chapardeur de flammes à l’usage des amis» : «Par goût des bonheurs partagés, il va faire de cet univers de fête et de fuite sa vie quotidienne et transformer ses jours en une danse de funambule. Et, par une obsession contraire – celle des plaisirs qui s’en vont et des rires qui font naufrage –, il va colorer ses mélancolies amusées des reflets de l’alcool, son compagnon fidèle, face noire de la grâce de vivre chez un elfe à la voix cassée qui s’est installé dans un mal de mer joyeux, dans un chant profond, dans une drôlerie de chaque instant, comme un personnage entre dans un chapitre. Une vie de bâton de chaise, dira-t-on, mais la chaise était un tapis volant.» Débarrassé des grilles de l’idéologie, le critique savait voir l’écrivain derrière sa bonne ou sa mauvaise réputation, son image sociale ou son CV. Ainsi, chez Guy Debord, plus que le théoricien brassant des concepts, il saluait «un écrivain français de la tradition des nihilistes mystiques, sortes de croyants noirs et négateurs, famille d’autobiographes de la nuit qui va de Villon à Lautréamont, en passant par Pascal.»

Une voix

Renaud Matignon - La Liberté de blâmer (Bartillat)Renaud Matignon fut surtout célèbre pour ses «descentes». On retrouve donc dans La Liberté de blâmer des coups de griffes contre des fausses valeurs (BHL, Darrieussecq, Djian, Jean Rouaud) et des vaches sacrées (Umberto Eco, Michel Tournier, Robbe-Grillet, Garcia Marquez, Cioran, Duras et Yourcenar). Il y avait aussi chez lui le sens de la formule qui fait mouche, du coup d’épée dans les flancs : Christian Bobin («explorateur du charabia»), Le Clézio («un visionnaire sans vision», «une indigence tout en grisaille»), Matzneff («un Montherlant qui se promènerait dans un supermarché de banlieue»), Claude Mauriac («écrivain héréditaire»), Nabe («Wagner chez les pucerons»), Semprun (« Si M. Semprun a cessé d’être un clandestin, son talent, lui, l’est resté.»), Sollers («entre le prud’hommesque et le  dérisoire»). Cruelle aussi cet usage de la citation retournée à l’envoyeur, comme pour Yves Simon : «“Je parle de cela, alors que je pourrais tout aussi bien me taire“. On serait mal venu de le contredire sur ce point.»

Alors que la critique contemporaine s’englue dans le ronron promotionnel, des renvois d’ascenseur et des règlements de comptes, on pardonne à Matignon de prendre parfois des cibles faciles (Guy Bedos, Régine Deforges, Christine Ockrent), de céder à des enthousiasmes surprenants (Daniel Pennac) ou de commettre des injustices (Didier van Cauwelaert). Par ailleurs, il y a assez peu de découvertes dans ces six cents pages (Christophe Bataille, Eric Faye, Jean-Marc Parisis), mais ces réserves pèsent peu face à la sensibilité, la finesse, la générosité de celui qui était capable de s’enthousiasmer autant pour Hergé que pour Fajardie, pour Agatha Christie que pour Marcel Aymé. «On ne le lit pas. On l’entend. Bernanos retrouvé, c’est ce qui manque le plus à la littérature aujourd’hui : une voix.», écrivait-il à propos de l’auteur de Sous le soleil de Satan. On pourrait dire la même chose à propos de Matignon et de la critique.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

La Liberté de blâmer, Bartillat, préface de Jacques Laurent, introduction d’Etienne de Montety, 625 p.

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