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Daniel Rondeau, Français libre

15 Mar Publié par dans Littérature | Commentaires

L’écrivain diplomate publie avec Vingt ans et plus un journal intime foisonnant qui offre un vrai bonheur de lecture.

Dès l’avant-propos à ce journal des années 1991-2012, l’auteur dit le découvrir comme «la chronique d’un persistant chagrin français», chagrin causé par la vision de notre pays s’écartant «chaque jour un peu plus de son histoire» tout en cédant à «une étrange corruption de la pensée».

Accessible à certaine mélancolie

Daniel Rondeau © Maurice Rougemont /Opale-FlammarionCette mélancolie et ce sentiment de dépossession imprègnent en effet Vingt ans et plus. «Impression que notre pays commence à se déliter. Tous les Français avaient autrefois un fond de morale (d’idéal) en commun. Saint Vincent de Paul, Voltaire, Lacordaire, Victor Hugo, Péguy, Jaurès pour aller vite. Français de toujours et naturalisés d’hier trempaient leurs styles et leurs principes dans une vision commune. Ni l’écume de la bagatelle gauloise ni la lame des épreuves n’avaient entamé, jusqu’à la Première Guerre mondiale, l’épicentre des qualités françaises. Daniel Halévy avait fait l’inventaire de ces qualités. J’en nommerai trois. Le courage, l’ardeur, la capacité administrative.», note Rondeau en 1992. Vingt ans plus tard, il constate : «La France reste un grand pays, lesté d’une langue, d’une Histoire, d’une certaine idée de la liberté, d’une culture, toujours attendu, mais nous sommes en train de sombrer, et nous nous lamentons dans nos fauteuils sur le pont supérieur en buvant du champagne.»

Pour autant, ce journal de près de mille pages est également lumineux et joyeux. Journaliste (Libération, Le Nouvel Observateur, L’Express), écrivain, éditeur (Quai Voltaire créé avec Gérard Voitey, la formidable collections Bouquins qu’il dirige chez Laffont), diplomate (ambassadeur à Malte de 2008 à 2011 avant d’être nommé à l’Unesco) : Rondeau n’est ni blasé, ni cynique et fait partager au lecteur ses amitiés, ses passions, ses curiosités. Parmi ses proches, on croise Roger Stéphane, l’un de ces résistants qu’il admire et avec lequel il signa Des hommes libres (il faut également voir le formidable documentaire qui en fut tiré), les Noiret, Johnny Hallyday bien sûr, des aînés bienveillants comme Guy Dupré, Jean d’Ormesson ou Michel Déon, Glucksmann, Kouchner, le fantasque Jean-François Deniau toujours prompt à s’arranger avec la vérité… Plus surprenante est la relation avec Dominique de Villepin, cet improbable croisement entre un Napoléon d’opérette (genre Serge Lama) et Raoul Volfoni. De l’ancien Premier ministre, on relève cette tirade : «Malte, c’est l’endroit où j’ai passé les pires vacances de ma vie, aucune infrastructure hôtelière, pas de Relais & Châteaux». On connaissait par la chronique judiciaire son penchant pour ce type d’établissements, le voilà confirmé. Le goût de Rondeau, petit-fils de vigneron champenois, pour les vins d’Anselme Selosse («Un champagne janséniste, sarment et silex.») a une autre tenue.

BHL, prix Nobel de la guerre ?

Bien sûr, Vingt ans et plus n’échappe pas toujours aux travers, sans doute inévitables, de ce type d’exercice : des redites, des considérations météorologiques, des dîners mondains pas forcément passionnants… Cependant, ces petites scories ne pèsent guère au regard du souffle, de la tension, des pleins et des déliés que l’écrivain impulse. Nostalgique de l’épopée de la France libre et des temps où le pays n’était pas une simple raison sociale, l’ancien militant maoïste s’engagea auprès du général Aoun au Liban puis pour la Bosnie indépendante. A l’inverse de la plupart de ses compagnons de route d’alors (BHL, Glucksmann…), il ne cède pas à la diabolisation des Serbes à l’image du portrait consacré à Vuk Draskovic, alors opposant monarchiste à Milosevic : «Nous avons souvent été tentés de penser, à tort, que tous les Serbes étaient des salauds ; il y a à Belgrade des hommes qui ont sauvé l’honneur».

Libre : Rondeau l’est dans ses engagements comme dans ses convictions et ses enthousiasmes. Lui qui découvrit la lecture de Paul Morand en 1975, «après plusieurs années de sevrage et d’abonnement exclusif aux Ecrits militaires du président Mao», n’apprécia pas les années Mitterrand et surtout l’amitié «entre le premier des Français et le premier des salauds», à savoir René Bousquet, responsable de la déportation des Juifs de France reconverti après-guerre dans les eaux troubles du radicalisme cassoulet et du mitterrandisme : «Trop de gens ont su et se sont tus. Et BHL et son idéologie française ? On est pourtant en plein dedans, non ? Plutôt que de s’en prendre à Péguy et Barrès.» Si ce journal n’observe pas les êtres par le trou de la serrure ou dans le secret de l’alcôve, s’il ne baigne jamais dans l’aigreur ou le règlement de comptes, il contient quelques piques réjouissantes adressées à des vaches sacrées ou des fausses valeurs : Robert Badinter («ce mélange de certitudes et de vertu satisfaite (…) Sa haine de la vérité clamée par les jeunes juifs à propos de la complicité Mitterrand-Bousquet»), Kouchner («Dans la famille des cyniques, c’est mister charmeur»), Denis Tillinac («l’écrivain présidentiel de la France d’en bas. Je lui dis qu’il aurait pu me passer un coup de fil après avoir repris Quai Voltaire. Il me répond avoir oublié que j’en étais à l’origine.»), BHL («Le Jour et la Nuit de BHL, à la Pagode. Nous sommes une dizaine de malheureux sectateurs. C’est encore pire que ce l’on dit.» ; «Libye, Syrie. BHL finira par avoir le prix Nobel de la guerre.»).

Refaire des hommes libres

Daniel Rondeau - Vingt ans et plus, FlammarionPar ailleurs, ses analyses de l’actualité ne sont pas plombées par l’esprit partisan. L’écrivain prend conscience de la résurgence de l’antisémitisme en France autour des années 2000 bien avant nombre de responsables politiques, se montre sceptique face à l’intervention militaire en Libye dont il repère les risques («Somalisation et islamisation»), discerne dans l’hystérie anti-Sarkozy une «nouvelle forme de la dépression française». A propos des causes de la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de 2002 : «Le bilan jamais dressé de l’ère Mitterrand, le contre-choc en profondeur du 11 septembre, le désespoir civique généralisé, plus de toit à la maison France.» Amoureux du vieux pays, l’auteur de L’Enthousiasme et de Dans la marche du temps n’oublie pas le monde, en particulier sa chère Méditerranée («Elle nous a transmis la part d’Orient qui vit en chacun de nous, identité et universalisme. L’avenir se construit sur les offrandes du temps.») et les villes qu’il a célébrées dans des livres comme Tanger ou Istanbul. Généreux, il offre encore des citations que l’on s’empresse de noter dans un carnet : «Il faut refaire des hommes libres.» (Bernanos) ; « Jadis, il y avait de la hauteur.» (Paul Celan), «Les possédants sont possédés par ce qu’ils possèdent.» (de Gaulle) ; «Les mélancoliques, comme des gens qui tirent de loin, tirent juste.» (Aristote).

Vingt ans et plus ne néglige pas la drôlerie (une expédition façon pieds nickelés à Vukovar assiégée, le récit d’un déjeuner à l’Elysée où Nicolas Sarkozy recevait écrivains et intellectuels, une rencontre peu protocolaire avec Jean-Paul II) et l’inattendu (un agent de la DGSE de Rome qui connaît Kléber Haedens, Roger Stéphane, et qui a tout lu de Morand). Il faut ne rien laisser passer de ces mille pages, notamment celles belles et fortes sur une rencontre à Clairvaux avec des détenus condamnés à de longues peines ou sur la tragédie des immigrés clandestins voguant en Méditerranée au péril de leur vie… Rondeau est de ceux qui n’ont pas oublié Dimitri Amilakviri, officier de la Légion qui rejoint Londres le 21 juin 1940 avant de mener une guerre héroïque. Sur la route qui mène d’Alexandrie à El-Alamein, il va saluer sa tombe parmi huit mille autres croix. Une élégance rare habite ce journal intime qui s’achève avec un deuil, douceur et douleur mêlées. Comme la vie.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Vingt ans et plus, Flammarion, 976 p.

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