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Cinéma quatre étoiles

10 Mar Publié par dans Cinéma | Commentaires

Avec The Grand Budapest Hotel, Wes Anderson signe une comédie loufoque autour d’un palace dans un pays imaginaire au cœur de l’Europe. Eblouissant.

The Grand Budapest Hotel

Dans la grande famille des Anderson cinéastes en activité, il y a le britannique Paul W.S., spécialisé dans le nanar de science-fiction (genre auquel il vient de faire une infidélité avec le récent Pompéi), l’américain Paul Thomas à qui l’on doit des chefs-d’œuvre (Magnolia, voire There Will Be Blood) et de spectaculaires plantages (Punch-Drunk Love, The Master), mais notre préférence va peut-être à son compatriote Wes Anderson dont l’œuvre maintenant conséquente (neuf longs-métrages) est aussi singulière que passionnante et cohérente.

Initiation et transmission

De Rushmore à Moonrise Kingdom en passant par La Vie aquatique ou A bord du Daarjeling Limited, Wes Anderson raconte des histoires de famille (réelle, recomposée, symbolique…), d’initiation et de transmission. À la fois éloge de la fuite et du retour aux sources, son cinéma nous emmène dans un univers loufoque et poétique, peuplé d’êtres fantasques et terriblement logiques, riche en déguisements, représentations, jeux de rôles et décors de théâtre qui sont autant de refuges. Il mêle brillamment les registres, passant du merveilleux au rire, de la douce mélancolie à la comédie foutraque.

The Grand Budapest Hotel illustre parfaitement l’art et la manière du cinéaste qui jongle avec les époques (le format de l’image change en fonction d’elles) pour nous raconter à travers la destinée de Monsieur Gustave, légendaire concierge, une partie de l’histoire d’un palace de la république de Zubrowka des années trente à nos jours. La reconstitution de cette Mitteleuropa imaginaire se nourrit autant des romans ou nouvelles de Zweig (influence revendiquée au générique de fin) que de Schnitzler, Thomas Mann, Kafka, ainsi que des films de Lubitsch et de Max Ophüls. Mais c’est aussi l’esprit de Tintin qui fait souffler une fantaisie débridée sur ce film dont l’intrigue compte finalement peu (querelle autour d’un héritage et d’un tableau volé sur fond de complot criminel) au regard de la narration (mises en abyme en cascade) et du ballet des personnages qui sont au cœur même de la mise en scène.

The Grand Budapest Hotel

Rire et désenchantement

Même si l’essentiel de l’action se déroule dans le palace, il est souvent question de fuite, d’évasion ou de course-poursuite. Portes, escaliers, fenêtres, ascenseurs, monte-charges, funiculaires, téléphériques, trains, skis, luges et divers engins à moteurs (motos, voitures, estafettes, bus) servent à des tours de magicien de la part d’un cinéaste ayant fait de la stylisation et de l’artifice sa marque de fabrique. The Grand Budapest Hotel a donc des allures de maison de poupées dans un festival de couleurs où les décors et les uniformes deviennent quasiment des personnages.

Wes Anderson ne cède cependant pas à l’abstraction et son goût pour les acteurs ne relève pas d’un jeu de marionnettes sans âme. En témoigne le casting étincelant où aux côtés de Ralph Fiennes (épatant en Monsieur Gustave) et du jeune Tony Revelori (bluffante révélation) se pressent Tilda Swinton, Adrian Brody, Willem Dafoe, F. Murray Abraham, Jude Law, Jeff Goldblum, Mathieu Amalric, Saiorse Ronan, Léa Seydoux, Edward Norton, Harvey Keitel, Bill Murray, Jason Schwartzmann, Owen Wilson, Tom Wilkinson…

Comme toujours chez le cinéaste, le rire ne se départit pas d’un certain désenchantement, d’une nostalgie et d’accents funèbres. En l’occurrence, au-delà des bruits de botte d’un conflit et de soldats évoquant la peste brune, The Grand Budapest Hotel porte des tragédies plus intimes. Elles font le prix de ce film jubilatoire dédié à un monde disparu. La sophistication, l’élégance et le savoir-vivre sont les remparts contre la barbarie et la laideur, nous souffle-t-il. On prend.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson avec Ralph Fiennes, Tony Revelori, F. Murray Abraham, Jude Law. Durée : 1h40.

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