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Trois contes d’Hoffmann

06 Mar Publié par dans Littérature | Commentaires

Stéphane Hoffmann signe avec Le méchant prince et autres histoires sans morales un réjouissant recueil de nouvelles pleines d’insolence, de drôlerie et d’élégance.

Stéphane Hoffmann

Connaissez-vous Rourik VI ? Il ne s’agit pas d’un satellite de l’ex-URSS ni du sixième volet des aventures d’un héros de cinéma, mais du roi de Transmontanie («petit, puissant et antique royaume proche de l’Europe centrale») qui abdiqua le lendemain de son couronnement. Un couple de randonneurs, Jean et Lili, le retrouvent presque vingt-cinq ans après les faits, qui lui valurent le surnom de «méchant prince», tenancier d’une auberge dans les Alpes suisses. La table est bonne, les vins choisis et le moment propice aux confidences. Le monarque éphémère se raconte.

Cet homme est un sage, on le voudrait comme président : «Tout finira par se ressembler partout. Bientôt, la terre entière sera classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Tout le monde sera obligé de porter un gilet jaune avant de sortir de chez soi et les piétons devront coiffer un casque et souffler dans un éthylotest avant de traverser les rues. Voilà le monde que nous sommes en train de faire. C’est charmant : nous allons enfin pouvoir retrouver les charmes de la désobéissance.»

Le trône et l’autel

Rien ne prédestinait le padre Pio à devenir pape. Avant d’entrer dans les ordres, Gennaro Scapuletti fut chanteur populaire, joueur de football, animateur de télévision, artiste, play-boy, on en passe. Au séminaire, il découvrira «cette impression d’inventer sa vie avec des principes très anciens et tout neufs, d’écrire une histoire qu’on attendait pas de lui et qui, pourtant, était la sienne.» Evêque, cardinal, pape : la fonction a fait la vocation, mais nous ne dévoilerons pas plus les évènements ayant métamorphosé un beautiful people en Pie XIV…

Après le Trône, l’Autel, voici la France, fille aînée de l’Eglise. Une France où tout le monde semble être aux abonnés absents. Une panne. Une épidémie. Une révolte ? Non, une révolution. Les postes vacants (fonctionnaires, académiciens, reines de beauté, élus du peuple…) le restent désespérément. Mollesse, inertie, renoncement occupent les cœurs et les esprits : «Personne en France ne faisait plus rien. Pire, personne n’avait plus envie de rien faire.» Là encore, il ne faut pas révéler les raisons de cette étrange mutation pour en laisser la surprise au lecteur.

Farceur et insolent

Le méchant prince et autres histoires sans morales«Le méchant prince», «L’ascension du padre Pio» et «Vous avez demandé le bonheur, ne quittez pas !» forment un recueil aussi réjouissant qu’acide où l’auteur de Château Bougon (prix Nimier 1991) et des Autos tamponneusesdéploie son humour, sa fantaisie, son insolence. Si ces nouvelles aux allures de contes s’annoncent «sans morales», elles ne sont pas dénuées de moralités. Pas vraiment moderne, Stéphane Hoffmann – à qui l’on doit aussi des exercices d’admiration dédiés à Félicien Marceau et Charles Trenet – cultive une nostalgie rieuse de la France d’avant : «Pour un oui on se battait en duel, pour un non on se faisait la guerre. On préférait souvent vaincre que convaincre. L’omniprésence de la mort était adoucie par l’omniprésence de Dieu. La mort jetait l’homme aux pieds de Dieu, Dieu relevait l’homme vers une vie qui ne finirait jamais.»

Que l’on se rassure : pas de messages dans ce livre farceur qui ne néglige jamais l’élégance d’une langue nerveuse, vivante, charmeuse. La première nouvelle aurait pu être mise en images par Ernst Lubitsch, la deuxième par Dino Risi et la troisième par Jean-Pierre Mocky. C’est dire la variété des talents et des inspirations de cet écrivain qui compte parmi ceux que l’on lit avec le plaisir des retrouvailles et celui de la découverte.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Le méchant prince et autres histoires sans morales, Albin Michel, 272 p.

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