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C’était Rohmer…

21 Fév Publié par dans Littérature | Commentaires

Antoine de Baecque et Noël Herpe signent une magistrale et passionnante biographie du cinéaste de Ma nuit chez Maud et des Nuits de la pleine lune.

Eric Rohmer

Le cinéma d’Eric Rohmer (1920-2010) a d’abord été une école de liberté et d’indépendance. Durant quasiment un demi-siècle, il a construit une œuvre imposante (vingt-cinq longs-métrages) qui ne devait rien aux modes et qui ne ressemblait qu’à lui. Ainsi, ce n’est qu’au milieu des années soixante que le «système Rohmer» se met en place après avoir créé en 1962 avec Barbet Schroeder la maison de production Les Films du Losange qui lui donnera une totale souveraineté artistique.

Entre Le Signe du Lion (réalisé en 1959 mais qui ne sortira qu’en 1962) et Les Amours d’Astrée et de Céladon(2007) prendront place ses grands cycles (Contes moraux, Comédies et Proverbes, Contes des quatre saisons), mais aussi des films historiques (comme L’Anglaise et le Duc en 2001) ou d’autres réalisations indépendantes des séries. Au cœur de son œuvre se trouvent donc des comédies et des contes où le marivaudage croise le pari pascalien, deux inspirations classiques que ce janséniste n’aura de cesse de renouveler et de décliner dans de fines variations.

Sophistication et naturel

Dans la plupart de ses films, Eric Rohmer met en scène des êtres tiraillés par leur indécision, leurs aspirations et leurs accommodements avec le réel. A travers le jeu des apparences et de la séduction se livrent des passions ou des rivalités amoureuses dont la violence est masquée derrière la subtilité du verbe. L’art du cinéaste a notamment consisté à insuffler à ses dialogues extrêmement écrits le plus grand naturel. Cette sophistication transformée en vérité quasi documentaire doit énormément au choix des comédiens et à sa direction d’acteurs, acteurs souvent sur le fil du rasoir, parfois au bord de la fausseté, mais qui finissent par emporter l’adhésion. On ne peut oublier les compositions de Fabrice Luchini, Arielle Dombasle, Marie Rivière ou Pascale Ogier – pour ne citer qu’eux – qui ont donné le meilleur devant la caméra de Rohmer. Aussi à l’aise dans la peinture des villes que des campagnes, du passage des saisons que des élans du cœur, il cerne les personnages dans leur décor tout en saisissant une dimension sociologique. Il en résulte des films parfaits reflets de leur époque et de leur milieu (quel meilleur portrait dans Les Nuits de la pleine lune de ce que l’on appellera plus tard les «bourgeois bohèmes» ?), mais qui n’ont pas ou peu vieilli, grâce notamment à une mise en scène sans affèteries dont l’apparente simplicité est le fruit d’un travail de haute précision.

Bien sûr, on retiendra d’Eric Rohmer son étonnante galerie de caractères où l’on croise des célibataires séducteurs, des amants éconduits, des femmes hésitantes, sans oublier une ribambelle de jeunes filles en fleurs qu’il a dessinées dans une pudeur très érotique. Tous ont en commun un mélange de candeur et de rouerie, de sincérité et de cynisme que ce moraliste observe d’un regard où la tendresse se teinte de cruauté. Au-delà de la légèreté apparente perce une noirceur à peine dissimulée, y compris dans les films les plus «ensoleillés» (Pauline à la plage).

Ecrivain contrarié

Tout cela est minutieusement exposé dans l’impressionnante biographie que signent Antoine de Baecque et Noël Herpe résumant parfaitement le style rohmérien : «Chez lui, la sophistication des intrigues ou le raffinement des sentiments allaient de pair avec un idéal classique : tant dans l’expression des émotions  que dans la narration et la mise en scène, susceptible de toucher un large public. Ce qui n’empêchait pas de saisir et d’exprimer, d’une manière critique ou ironique, un certain air du temps.» L’un des paradoxes que révèle le livre – ainsi que la publication chez le même éditeur de huit nouvelles inédites écrites entre 1940 et 1950 (1) – est que le cinéma fut une passion tardive chez Maurice Schérer (le pseudo d’Eric Rohmer ne sera adopté que dans les années cinquante) qui naquit et grandit à Tulle avant de suivre une hypokhâgne au lycée Henri-IV à Paris. Le jeune Schérer, devenu professeur de français, écrit et publie chez Gallimard un premier roman en 1946, Elisabeth, sous le pseudo de Gilbert Cordier. L’échec commercial du roman (réédité en 2007 sous le titre de La Maison d’Elisabeth) puis le refus par Gallimard d’un recueil de nouvelles contribueront à faire de «l’écrivain Cordier» l’un des cinéastes français les plus importants de son temps.

Chez cet amoureux de littérature (admirateur notamment de Poe, Dostoïevski, la comtesse de Ségur, Hugo, La Bruyère, Pascal, Marivaux, Courteline ou Hammett) qui n’avait vu à l’âge de vingt-cinq ans que quelques dizaines de films, le cinéma sera une résurrection et un salut. L’artiste trouvera pourtant dans ses nouvelles de jeunesse la matrice de films qu’il ne réalisera qu’une vingtaine d’années plus tard (La CollectionneuseMa nuit chez MaudLa Femme de l’aviateur…).

Anarchiste conservateur, royaliste révolutionnaire

Friponnes de porcelaineAvant, il y eût le Eric Rohmer «grand critique et théoricien du cinéma», écrivant dans Les Temps modernes de Sartre comme dans les titres de la droite littéraire hussarde (OpéraArtsLa Parisienne) puis dans Les Cahiers du cinéma où de jeunes critiques (Godard, Truffaut, Chabrol…) vont bientôt passer de la théorie à la pratique. Leur aîné Rohmer sera rédacteur en chef de la revue à partir de 1957. On y défend Hitchcock, Hawks ou Rossellini, la «politique des auteurs» et la Nouvelle Vague dont nombre de signatures des Cahiers sont les fers de lance. Rohmer devra quitter la tête de la revue en 1964, particulièrement sous la pression de Jacques Rivette, pour cause de dérive droitière. En effet, s’il comptait parmi ses proches amis des écrivains ou intellectuels maurrassiens, «hussardiens», anarchistes de droite ou pro-Algérie française (Pierre Boutang, Alexandre Astruc, Paul Gégauff, Jean Parvulesco…), Rohmer, imprégné par l’idée chrétienne de la grâce et la misère de l’homme sans Dieu, ne partageait pas les engouements progressistes, anticolonialistes ou marxistes de son temps. «Il n’a jamais hésité à se dire conservateur, voyant dans le passé une source d’inspiration pour le présent, voire l’avenir, et a longtemps revendiqué une sensibilité royaliste autant que catholique. Éric Rohmer n’était toutefois pas un dogmatique : la curiosité pour l’autre, la tolérance, l’amour même de la contradiction et de la controverse civilisée, définissent au mieux son état d’esprit. Cet homme de tradition et de conservation était notamment sensible aux arguments du combat écologiste», écrivent Antoine de Baecque et Noël Herpe. Son frère René Schérer préférait le décrire en «anarchiste férocement indépendant», ce qui n’est pas forcément antinomique avec un certain conservatisme.

Cette sensibilité royaliste et catholique n’est pas une idéologie, mais une esthétique qui lui faisait écrire «Au cinéma, le classicisme n’est pas en arrière mais en avant». Pour Rohmer, après Péguy, seule la tradition est révolutionnaire. D’où sa faculté à marier l’ancien et le moderne comme le soulignent les auteurs saluant à propos du Beau mariage«Combien il a su s’approprier les conventions du passé, pour décrire tel ou tel caractère bien présent en ces premières années 1980». Dans L’Anglaise et le Duc (2001), évoquant la Révolution et la Terreur dans une vision clairement contre-révolutionnaire et réactionnaire (ce qui ne contraria pas le mirobolant Serge Kaganski, le pourfendeur d’Amélie Poulain comme manifeste pétainiste et lepéniste, fervent défenseur du film dans Les Inrocks), Rohmer s’ouvre cependant à des innovations inattendues chez lui et lumineusement analysées par ses biographes : «la tradition n’est pas derrière nous mais devant nous, elle constitue la véritable modernité. C’est en revenant aux origines du cinéma, voire du précinéma et des lanternes magiques, que Rohmer retrouve la tradition contre-révolutionnaire, mais aussi s’élance vers l’innovation formelle la plus radicale.»

Un cinéma plus vrai que la vie

Il faut tout lire de cette biographie de six cents pages, y compris les passionnants développements sur le goût du metteur en scène pour l’architecture et l’urbanisme (que l’on retrouve par exemple dans Les Nuits de la pleine lune,L’Ami de mon amieL’Arbre, le Maire et la Médiathèque) ou sur l’improvisation des comédiens dans Le Rayon vert qui voit «la vérité de l’acteur recouvrir l’artifice du texte». Ce livre – intelligent, jamais pompeux ou jargonnant, limpide, subtil – donne envie de tout revoir, de se plonger en «Rohmérie», d’en revisiter les personnages, les caractères, les paysages, les dialogues. Plus prosaïquement, il nous rappelle que les films du cinéaste parfois jugés «bavards» ou «intellos» enregistrèrent huit millions d’entrées en France. Eric Rohmer voulait montrer «certains mondes cachés de la vie intérieure, de l’âme» et «créer l’illusion d’un cinéma plus vrai que la vie». Mission accomplie.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Eric Rohmer, Stock, 604 p.
(1) Friponnes de porcelaine, Stock, 295 p

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